La prise en compte de la dimension groupale dans l’animation d’un groupe d’Analyse de Pratiques Professionnelles


par Bernard Gouze

De quel type de groupe s’agit-il en APP? Comment le groupe d’APP (GAPP) lui-même, en tant que petite organisation, présente-t-il des caractères qui lui sont propres ? Quelles sont les différentes théories à ce sujet? Comment prendre en compte cette dimension groupale dans l’animation ?

1.     Un GAPP est un groupe restreint primaire

1.1   Un GAPP est un groupe primaire

La classification des groupes humains proposés par Anzieu et Martin[1] permet de définir le type de groupe dans le cas d’une APP.

 

Structuration (degré d’organisation interne et différenciation
de rôles)

Durée

Nombre d’individus

Relations entre individus

Effets sur les croyances et les normes

Conscience des buts

Actions communes

Foule

Très faible

Quelques minutes à quelques jours

Grand

Contagion des émotions

Irruption des croyances latentes

Faible

Apathie ou actions paroxystiques

Bande

Faible

Quelques heures à quelques mois

Petit

Recherche du semblable

Renforcement

Moyenne

Spontanées mais peu importantes pour le groupe

Groupe-
ment

Moyenne

Plusieurs semaines à plusieurs mois

Petit moyen ou grand

Relations humaines superficielles

Maintien

Faible à moyenne

Résistance passive ou actions limitées

Groupe primaire

ou
restreint

Elevée

Trois jours à dix ans

Petit

Relations humaines riches

Changement

Elevée

Importantes spontanées voire novatrices

Groupe secondaire
ou organi-sation

Très élevée

Plusieurs mois à plusieurs décennies

Moyen ou grand

Relations fonctionnelles

Induction par pressions

Faible à élevée

Importantes habituelles et planifiées

Fig.1 . La classification des groupes humains
(extrait de D. Anzieu et J-Y.Martin (1990). La dynamique des groupes restreints, p 42)

Les groupes tels que ceux d’un club ou d’un groupe d’APP sont caractérisés par une structuration élevée et des relations humaines riches : ce sont des groupes primaires. C’est un sociologue américain C.H.Cooley qui est à l’origine de cette expression. « Les groupes primaires sont primaires en ce sens qu’ils apportent à l’individu son expérience la plus primitive et la plus complète de l’unité sociale »[2].

Dans ce cadre, un établissement scolaire est un groupe secondaire, c’est-à-dire une organisation de type social ayant des objectifs et des structures de fonctionnement. A l’opposé, les petits groupes de professeurs qui se forment liés aux affinités ou à un objectif commun peuvent être considérés comme des bandes ou bien des groupements : dans les deux cas, ils ne présentent ni une structuration élevée ni des relations humaines riches.

Les groupes primaires comme un groupe d’APP, à l’opposé des regroupements ou des bandes, présentent un certain degré d’organisation et une différenciation des rôles explicites. Ce sont en quelque sorte des regroupements organisés « socialement » ou bien des micro-organisations aux relations humaines riches ; on peut donc les placer à mi-chemin entre les groupements et les groupes secondaires.

1.2    Un GAPP est un groupe restreint

Le groupe restreint, par définition, est un groupe défini par un petit nombre de personnes, tel qu’il puisse y avoir communication entre chacune des personnes. En général, ce groupe a un objectif commun, comme les groupes plus nombreux. Les groupes restreints de part leur taille sont considérés comme des groupes primaires. D. Anzieu, considère que l’on peut associer groupe primaire et groupe restreint, car en général un groupe restreint s’il a un objectif commun est un groupe primaire.

Les groupes restreints – tels un groupe d’APP- se situent là encore à mi-chemin entre les groupes réduits (les très petits groupes) où les relations interindividuelles sont fortes et les groupes étendus ou larges où la communication interindividuelle est impossible. L’influence de la taille du groupe est donc primordiale. Le nombre limite maximal d’après les psychosociologues est d’environ 14 personnes : au-delà de ce chiffre, le nombre des interactions est trop important.

2.     Un groupe d’APP est un groupe d’échange

J.Y Martin propose une classification[3] des réunions-discussions qui sont assimilées par lui à ces groupes restreints :

Lieu de préparation et de prise de décision

Le promoteur

Le groupe

Critère : nature de l‘information

Type de réunion qui en découle

Critère : mode d’intervention du conducteur de réunion

Type de réunion qui en découle

Contraignante

Non contraignante

Sollicitée

Réciproque

Transmission d’ordre.

Transmission d’informations.

Enquête.

Echange.

1. Nul (pas de division du travail)

2. Participation sur le fond. Facilitation.

3. facilitation.

4. Régulation.

5. Coopération avec le groupe sur la facilitation (attitude intermédiaire entre 3 et 4)

Conversationnelle

Coopérative

Centrée sur le problème.

Centrée sur le groupe.

Centrée sur la relation groupe-problème.

                         Fig.2 . Classification des réunions par J-Y. Martin
(extrait de D. Anzieu et J-Y.Martin (1990). La dynamique des groupes restreints, p 369)

Dans le cadre d’une APP, il y a un échange et le critère retenu par J.Y Martin est la réciprocité. Cependant d’après la définition de groupe primaire, tout groupe restreint primaire est un groupe d’échange. Peut-on identifier l’un à l’autre ? Peut-être est-ce une question de type de centration du groupe ?

De fait, il y plusieurs types de groupe d’échange d’après Martin.

Un premier type appelé « petit groupe centré sur le groupe » est repris par E.M.Lipiansky pour désigner l’expérience groupale qu’il a réalisé et assuré de manière non directive. Il s’agit d’un groupe centré sur les implications de chacun dans le groupe. L’animateur y a un rôle de régulateur. Il met ce type de groupe en correspondance avec :

  • « le groupe de base » Bion 1968
  • « le groupe de diagnostic » Anzieu 1973
  •  « le groupe de rencontre » Rogers 1973
  •  « le groupe d’évolution » Palmade1972
  • « les groupes de développement personnel » (courant de la psychologie humaniste)

Ces groupes centrés sur le groupe ont des visées qui peuvent être très différentes :

  • thérapie
  • formation
  • développement personnel

D’autres groupes d’échange sont centrés soit sur un problème soit sur l’interface groupe-problème. Le régulateur y a un rôle de faciltateur : il facilite la coopération.

En ce qui concerne un groupe d’APP, on peut retenir les caractéristiques suivantes :

  1.  Un nombre restreint.
  2.  Une liberté de parole
  3.  Une implication personnelle des participants
  4.  Une non-directivité (sur le fond) dans l’animation
  5.  Une participation volontaire.
  6.  Des participants qui ne se côtoient pas professionnellement (ce dernier point n’est pas toujours réellement réalisé en APP)

Il s’agit donc bien d’un groupe d’échange.

Cependant on peut remarquer que deux caractéristiques particulières distinguent le groupe d’APP des groupes précédemment cités :

  • la visée est formative uniquement.
  • l’objet privilégié est l’analyse de pratiques professionnelles : il ne s’agit pas de groupe « centré sur le groupe ».

Un travail de classement de différents groupes restreints d’échange suivant les objets privilégiés et les visées du groupe (figure 3) montre cette place particulière des groupes d’APP. On peut d’ailleurs voir une correspondance entre visées et objets privilégiés d’échange.

En ce qui concerne l’APP, le groupe n’est pas l’objet privilégié mais c’est une dimension fondamentale. Quelle est cette dimension groupale ?

bg-2004

Figure 3 : les différents types de groupes restreints d’échange
(Références : J. Maisonneuve, D. Anzieu et J. Y. Martin, E. Marc Lipiansky, J.Garcia-Locqueneux, C. Rogers, J. Nimier.)

3.   La dimension groupale dans le champ de la psychologie humaniste

Ce courant se situe, après la seconde guerre mondiale. Il s’est développé avec notamment Carl Rogers, psychologue américain (centre de psychopédagogie de Rochester, état de New York). La dimension de l’expérience et des affects y a une large place : l’attitude non directive tant dans les entretiens que dans l’animation de groupe, se base notamment sur une relation interpersonnelle profonde, authentique. Il s’agit d’un savoir « expérientiel » que l’on peut comprendre mais dont l’apprentissage ne peut être transmis en dehors de l’expérience.

De nombreuses pratiques de travail en groupe se réfèrent à ce courant, en se centrant sur l’expérience dans son sens cognitif et affectif : les groupes de rencontres, groupe de développement personnel. Les « psychodrames » de Moreno (même si celui-ci était très directif initialement) et les jeux de rôles se placent aussi dans cette lignée car l’engagement des participants lié à la spontanéité présente des dimensions cognitives et affectives. Il est en de même pour les groupes de Gestalt de Perls, fondateur de la Gestalt-thérapie, car elle met l’accent sur le contact dans une approche existentielle s’appuyant sur le vécu dans sa globalité (tête, corps, esprit).

C’est Carl Rogers qui, éclairé par son expérience d’animation, définit clairement une pratique originale : la non-directivité. Il s’agit (lors d’un entretien ou lors d’une animation de groupe) pour le thérapeute ou l’animateur d’éviter toute intervention personnelle impliquante, de façon à limiter les projections de son propre système de valeur et de faciliter l’expression authentique des « clients » ou des groupes. Cela ne correspond pas à la distanciation médicale où le client n’est pas invité à parler de ses émotions ou affects. Par contre, cette non-intervention se rapproche de la distanciation psychanalytique. Cependant Rogers exprime lui-même une certaine contradiction : « j’espère qu’il (le facilitateur) participera à la vie du groupe avec ses propres sentiments, en sachant bien que ce sont les siens et sans « les projeter » sur un autre personne. Il faut se risquer à exprimer ses problèmes personnels et ses faiblesses »[4].

Les caractères ou qualités qui facilitent l’apprentissage en groupe sont aussi pour Rogers :

Un a priori positif sur les personnes : une confiance.

« Cette confiance, on ne peut la simuler. Elle n’est pas une technique. Le facilitateur ne peut donner que la confiance qu’il éprouve réellement »[5]. « Il s’agit d’une sollicitude pour l’apprenti, mais sans rien de possessif. C’est aussi l’acceptation d’autrui comme « autre-que-moi », comme une personne à part entière avec des droits propres. C’est une confiance de base. La foi dans cette autre personne comme en quelqu’un qui, d’une manière ou d’une autre, est fondamentalement digne de confiance. Peu importe que nous l’appelions considération, acceptation, confiance. »[6].

Une empathie.

C’est la capacité du « facilitateur » à se mettre à la place de l’autre sans y être et sans même le faire en pratique ! C’est une simple capacité, une compréhension empathique qui résulte de la considération et de l’acceptation de l’autre.

La congruence.

« La qualité essentielle et fondamentale qui est requise pour faciliter un apprentissage est peut-être la congruence ou l’authenticité (the realness) » « dans cette conception, on suggère que le professeur puisse être une personne réelle, en relation réelles avec ses élèves »[7]. On retrouve là ce qui est en opposition à la fois à la distanciation du psychanalyste et la distanciation médicale mais C. Rogers ajoute une nuance essentielle : « Et du fait qu’il (le professeur) accepte ses sentiments (sa sympathie, son ennui, …) comme étant les siens, il n’éprouve pas le besoin de les imposer à ses élèves ».

On voit par ces éléments distinctifs, le caractère humaniste de ce courant.

La plupart de ces éléments sont intégrés dans les dispositifs d’APP et notamment la non-directivité au sens de Rogers. Cette non-directivité est une manière, dans l’animation, de laisser s’exprimer une dimension groupale. De fait, elle fait partie non seulement d’une règle de l’animation mais aussi du cadre lui-même de l’APP : les règles, le protocole, la disposition. Bien que directif sur la forme le cadre est non-directif sur le fond. Par contre les termes de « a priori positif » « d’empathie » et de « congruence » ne sont pas repris tels quels par les différents praticiens de l’animation de groupes d’APP.

4.   La dimension groupale dans le champ de la psycho-sociologie

La psychosociologie, à partir d’une démarche d’observation, s’intéresse plus particulièrement aux interactions : interactions individu / groupe, individu / individu, groupe / société, et individu / société. Il s’agit d’une démarche à dimension phénoménologique. Dans ce cadre, des lois spécifiques aux groupes et régissant les groupes ont été mises en évidence. Pour la psychosociologie, on ne peut les comprendre que dans la mesure où on prend en compte la psychologie et le cadre social –institutionnel ou non – du groupe. La psychosociologie se trouvant au carrefour de la psychologie et de la sociologie se voit animée elle-même de nombreux courants.

Un courant plus expérimental ou phénoménologique s’intéresse au groupe en utilisant parfois le modèle cognitiviste. Très tôt, Moreno a fondé une approche sociométrique des groupes (1934). Dans cette approche, « Il s’agit d’appliquer la mesure (metrum) à l’être social (socius), d’établir une sorte de « géographie psychologique des groupes »[8]. Robert Bales a ensuite proposé en 1950 une grille d’observation des interactions.

Un autre courant plus « clinique » s’intéresse au groupe en mettant l’accent sur la complexité systémique en y intégrant toute l’affectivité voire l’Inconscient. E.M. Lipiansky insiste sur ce point en opposant le « soi vécu »[9] plus affectif au « soi conçu » plus cognitif et de la même manière « l’identité intime » à « l’identité sociale » le « sentiment de soi » à « la perception de soi » et enfin « l’expérience » à « l’observation ». Or les deux facettes affectives et cognitives existent au sein d’un groupe et les deux interagissent. L’apport de la théorie générale des systèmes (1951) du biologiste canadien, Ludwig von Bertalanffy est fondamentale pour la psychosociologie: on ne peut séparer arbitrairement un individu de son environnement social et la société de l’individu. De la même manière, on ne peut séparer ce qui est en jeu dans l’interaction individu-groupe-société : les trois domaines du psychisme – la pensée, les affects et l’Inconscient – sont indissociables.

Or ce qui fait la singularité des groupes restreints primaires c’est la « dynamique des groupes » au coeur de la question des interactions individu-groupe. Elle a été mise en évidence par un psychosociologue américain d’origine allemande Kurt Lewin en 1944[10]. La mise en pratique de ses idées a été réalisée par ses disciples quatre mois après sa mort en 1947. Ce fut la découverte du training group ou T-group qui a été par la suite dénommé de manière diverse : groupe de diagnostic ou groupe de base, groupe centré sur le groupe, groupe de sensibilisation, groupe d’expression verbale. La mise au point définitive s ’est faite en 1949 (National Training Laboratory in Group Développement à Bethel dans le Maine). Ce laboratoire a été le centre d’élaboration de nombreuses techniques utilisées maintenant dans des formations variées ou dans des thérapies.

Les T-group sont des groupes artificiels (absence de liens antérieurs entre les participants) de longue durée (2 à 3 semaines en continu). L’animation est non directive sur le fond. Ils sont donc à rapprocher des « groupes de rencontre » de Rogers.

–      Le point essentiel et particulier est que Kurt Lewin fait intervenir une dimension psycho-sociale pourrait-on dire : le « champ » ou « espace de vie ». « Ce champ est formé par l’environnement matériel mais aussi psychologique qui entoure le sujet (individuel ou collectif ) »[11]. Il utilise ce terme de champ métaphoriquement en représentant topologiquement les relations et l’individu.

–      Un autre point important est la prise en compte du groupe comme totalité : comme dans la théorie des systèmes, le tout est plus que la somme des parties : le groupe a des propriétés particulières dites propriétés « émergentes » dans la théorie des systèmes et une de ces caractéristiques est le « champ dynamique » du groupe (buts, normes, perception du milieu extérieur division des rôles, statuts …)

D’un point de vue théorique, Kurt Lewin a été influencé par la psychologie de la forme et la gestalthéorie, et sa démarche a été expérimentale. Sa découverte fondamentale complète les approches précédentes en rappelant trois points importants :

1. le groupe est une totalité
2. Le groupe possède une dynamique propre.
3. Le groupe se trouve dans un champ psycho-social.

En ce qui concerne un Groupe d’APP cela modifie la façon de réaliser une animation :

  • Comment prendre en compte le groupe comme totalité ?
  • Comment prendre en compte sa dynamique propre ?
  • Comment prendre en compte le champ psycho-social du groupe ?

5.    La dimension groupale dans le champ de la psychanalyse

L’école française de psychanalyse groupale (Anzieu et Kaës) ajouterait aux points de Lewin un quatrième point essentiel de la dimension groupale :

  • Le groupe est un lieu de « travail » de l’Inconscient (on entend par travail le remaniement des différentes instances du moi, des mécanismes de défense du moi par rapport aux conflits, c’est-à-dire ce que Freud a appelé la « perlaboration »)

Ce dernier point ne peut être ignoré car il y a véritablement un danger dans la méconnaissance de ce travail inconscient. D.Anzieu explicite ces risques. « Ce risque (celui de provoquer de brutales décompensations) inhérent à toutes les méthodes de groupe, se trouve accentué par la recherche d’une intensification émotionnelle systématique, par le non respect des résistances inconscientes des participants, par l’absence d’un travail psychique de perlaboration, par l’insuffisance des bases théoriques susceptibles de garantir la justesse des interventions de l’animateur, par l’excès de stimulation libidinales et parfois leur perversion par l’idéalisation du corps, de la méthode, de l’animateur »[12]. Le risque est, de la part de l’animateur, de minimiser ce qui est au contraire essentiel : le transfert central sur lui-même et son propre contre-transfert. C’est pourquoi D.Anzieu et J.Y.Martin ajoutent au dispositif de Kurt Lewin une « orientation psychanalytique » qu’ils décrivent dans leur livre (Voir en Annexe 7, la formulation à orientation psychanalytique des consignes du groupe de diagnostic) : le moniteur ayant « une double formation psychanalytique, individuelle et groupale, y accomplit un travail d’interprétation de la résistance et du transfert »[13]. On peut entendre « interprétation » ici dans le sens psychanalytique. L’analyste interprète, pour lui mais non pour l’autre. Il ne fait pas d’interprétation ; ce serait une violence. Il est présent à ce qui se joue.

Historiquement, des transpositions aux groupes de l’approche psychanalytique avaient été faites dès 1925 pour des groupes de jeunes délinquants près de Vienne (Aichorn). C’est l’école anglaise (initiée par Mélanie Klein) qui a lancé des méthodes de groupe à visée thérapeutique ou formative à partir de 1935 qui ont débouché sur le courant social analytique avec notamment Elliot Jacques. C’est ensuite un psychanalyste de l’école anglaise, Michael Balint qui a fondé les groupes Balint pour les médecins (le médecin, son malade et la maladie, 1957). C’est encore un psychanalyste de l’école anglaise, W. R. Bion, qui a réalisé et approfondi une approche psychanalytique du groupe dans un hôpital psychiatrique militaire pendant la deuxième guerre mondiale (recherche sur les petits groupes, 1961).

En France, après la guerre, une école française de psychanalyse groupale voit le jour avec notamment S. Lebovici. Plus récemment D. Anzieu et R. Kaës ont développé cette approche : ces deux auteurs insistent sur la place de l’Inconscient dans les groupes (il s’agit uniquement de groupe de formation ou de thérapie centrés sur le groupe) à deux niveaux :

1) L’Inconscient individuel

Les fantasmes individuels sont ceux de chacun des participants. Ils participent donc à leur manière, c’est-à-dire entre les lignes, à la parole qui s’échange mais sont fondamentalement inconscients. Ce sont les expressions des autres et l’écoute des écarts entre ce qui est dit et ce qui est entendu qui font que, au-delà des filtres de la communication, il est possible d’entendre ce qui est sous-jacent.

2) L’Inconscient groupal

Des fantasmes interindividuels se manifestent dans un groupe. Ils appartiennent au groupe et font exister le groupe. « Le groupe peut ainsi devenir, comme le psychothérapeute, un objet au sens psychanalytique du terme, c’est-à-dire un objet d’investissement des pulsions libidinales, agressives, et d’autodestruction et un lien de projection des fantasmes individuels inconscients »[14]. On peut considérer le groupe comme ayant une structure inconsciente. D.Anzieu nomme « structure inconsciente du groupe » ce que R. Kaës avait désigné comme « l’appareil psychique groupal ».

Les interactions inconscientes entre les individus du groupe font que celui se construit un imaginaire groupal qui peut osciller entre « l’illusion groupale » (la recherche d’un état fusionnel affectif), le « rêve » (le paradis perdu) et au contraire, l’angoisse et les sentiments de culpabilité. Ceci se manifeste de façon très claire par les expressions qui vont dans le sens d’un sentiment de bon groupe (« on est bien ensemble » « c’était bien ») ou de « mauvais groupe » ( « ça fonctionne pas bien »).

D’un point de vue pratique, les groupes ayant une approche psychanalytique reprennent des règles de la cure psychanalytique [15]:

* la règle de libre parole ; elle correspond à la règle des associations libres mais est généralisée à tout type d’association (symbolisation, jeu de rôle, psychodrame). Elle correspond à une écoute flottante pour l’animateur ou le psychanalyste.

* la règle d’abstinence ; elle interdit toute intervention du psychanalyste sur le fond en tant que personne que ce soit à l’intérieur du groupe ou à l’extérieur (ni repas partagé, ni conversation privée).

* la règle de discrétion ; « cette règle est absolue dans la cure » pour la psychanalyse, « elle doit être explicitement énoncée en groupe »[16] car elle s’applique aussi aux participants. Cette règle est d’autant plus importante si les personnes sont ou ont été amenées à se côtoyer (milieu professionnel). Il s’agit de la règle de confidentialité (utilisée en club débat).

On observe ainsi une radicalisation de la pratique Rogerienne qui permet de prendre en compte ce que Rogers minimisait : les transferts multiples et massifs qui s’opèrent en groupe : « transfert central » sur l’animateur. « Transfert sur l’objet-groupe » et « transferts latéraux »[17].

La visée de ces types de groupe peut-être thérapeutique ou formative.

Enid et michael Balint, fondateurs des groupes Balint pour les médecins ont appliqué cela à la formation des médecins. L’objectif d’Enid et Michael Balint (cité par Imbert[18]) était « d’élaborer une formation psychothérapeutique basée essentiellement sur une étude serrée du contre-transfert des travailleurs sociaux, en employant les méthodes de groupe ». Balint précise un peu ces « méthodes de groupe » lorsqu’il évoque l’association libre : « les pensées secondaires du rapporteur et les critiques et commentaires du groupe qui l’écoutait étaient évaluées en quelque sorte comme des associations libres [as a kind of free association][19] ». Il s’agit donc bien du groupe comme « appareil psychique groupale » qui associe librement et réalise des liens psychiques imaginaires et symboliques.

En ce qui concerne les groupes d’APP, la dimension psychanalytique groupale met en garde l’animation sur la méconnaissance des transferts.

Quelles sont les précautions psychanalytiques dans le cas de l’animation d’un groupe d’APP ?

6.   La dimension groupale dans l’animation d’un groupe d’APP

On peut résumer de la façon très simplifiée ce qui s’échange dans « un groupe d’échange », en fonction des différentes strates de la psyché et des trois champs précédemment exploré :

 

 

psychanalyse

psychologie humaniste

psychologie

sociale

psychologie cognitive

référence à un savoir

savoir

« qui ne se sait pas »

savoir « expérientiel »

savoir

en dynamique

savoir

rationnel

ce qui est échangé

fantasmes

affects

représentations

informations

type de communication

transfert et

résistance

parole et émotions (corps)

transactions et

interactions

parole rationnelle

caractère de l’animation

 

abstinence

non-directivité

facilitation

médiation

ce qui est en activité en chacun des participants

perlaboration

sentiments

identité personnelle

pensée

Pour l’animation de groupe d’APP, il s’agit donc de tenir compte de ces différentes strates à la fois, sans être forcément spécialiste.

Et, au-delà de ce qui s’échange, l’animation doit aussi tenir compte des dimensions groupales du travail en APP.

Ces dimensions groupales peuvent se résumer en trois points :

1- le groupe est une totalité psychique [Lewin] (y compris inconsciente) [Anzieu, Kaes]

2- chaque personne est sujet du groupe [Lewin, Anzieu et Kaes]

3- le groupe a une dynamique propre [Rogers et la nondirectivité, Lewin, Anzieu et Kaes]

Comment en tenir compte dans l’animation?

a) Ecouter le groupe : une fonction de liaison

Le groupe est une totalité, il possède un appareil psychique groupal pourvu d’une structure inconsciente, il a sa propre dynamique, il se développe dans un champ psycho-social : autrement dit, il est à écouter en tant que groupe.

Ce qui est à écouter est le groupe comme on écoute une personne : que se passe-t-il pour le groupe ? Comment se sent le groupe ? Quel est le désir du groupe ? Quelles sont ses peurs ? Quels sont les conflits à l’intérieur du groupe ? Quels sont ses mécanismes de défense ? .….

Ce qui est à écouter, c’est « le fil » dans le discours du groupe, un peu comme on écoute une même personne : de quoi est-il question ? N’y a-t-il pas dans le groupe d’autres éléments qui le préoccupe ? Quelles projections sur la situation sont faites par le groupe ?

Jacques Nimier montre des exemples d’écoute du groupe sur son site Internet[20] :

Un exemple

Un professeur stagiaire peut dire qu’il a vu en venant un accident de voiture, un autre qu’il a appris, la veille, que sa mère venait de se casser la jambe, un autre abordera sa peur de perdre la confiance de ses élèves et de se faire chahuter; le groupe discute alors de ces inquiétudes plus ou moins ressenties par les participants et l’échange se termine sur les risques qu’ils ont pris en venant faire ce stage.

Les sujets peuvent être très divers : des événements personnels l’accident de voiture, la jambe de la mère), la vie extérieure au stage (la classe), enfin d’autres peuvent porter sur l’ici et maintenant. Tous pourtant reflètent l’expression d’un danger : accident, jambe cassée, chahut, danger impalpable.

Écouter ce groupe c’est :

entendre l’expression de ce sentiment de danger à travers tout ce qui est dit. Un thème peut être introduit par un élève, une personne, mais cette thématique, introduite par un individu, ne devient thématique du groupe que si elle entre en résonance avec les psychismes des différents élèves, personne, membres du groupe.

 Les formateurs ou les enseignants sont amenés à accepter d’entrer en résonance eux-mêmes avec ces thématiques ; tout d’abord, pour les entendre en gardant la distance et la sécurité suffisantes pour les analyser puis pour proposer une interprétation au groupe.

Pour l’animation d’APP, écouter le groupe n’a pas pour objectif d’en avoir la maîtrise (illusoire et dangereuse) mais de travailler avec c’est à dire :

  • Permettre au groupe de se « fonder » lors du démarrage du groupe ou lors des débuts des séances suivantes : les associations libres circulent par exemple plus facilement. Une attention particulière à ces premiers temps est indispensable : prendre le temps de se connaître de se reconnaître (tour de tables, quoi de neuf, retour sur le travail passé…). Le groupe qui se forme a une fonction de dépôt. Il devient un espace « hors-menace » comme le dit Jacques Lévine.
  • Déjouer certains pièges du groupe vis à vis de l’animation : captation, tendance à la perversion, résistance (mécanismes de défenses divers : intellectualisation, rationalisation, refoulement..), dissension, éclatement, ….
  • Etre en résonance avec le groupe de manière à travailler dans les zones proximales du groupe : parfois le groupe peut exprimer une peur qui peut cacher elle-même une angoisse et « refuser » d’entrer sur un certain champ. Orienter dans l’animation le travail directement sur le symptôme du groupe (par exemple un groupe ne «voulant pas entrer dans un champ d’hypothèse particulier, celui des relations entre le narrateur et la situation ») peut provoquer un raidissement empêchant tout travail de ce côté. Travailler sur cette peur ou sur des médiations de cette peur peut au contraire débloquer la situation.

L’animation consiste donc à faciliter la dynamique de travail de groupe en ayant une fonction de liaison par la reformulation, la mise en valeur de liens, la stimulation des associations. Cette constitution de groupe conduit à la formation d’un espace hors menace, un espace de confiance.

b) Ecouter les sujets du groupe : une fonction de désintrication

Une personne du groupe lorsqu’elle s’exprime ne s’exprime pas uniquement en son nom mais au nom du groupe : elle est sujet du groupe : reflet du groupe, symptôme du groupe, lieu de projection, lieu d’identification, lieu imaginaire du groupe…Dans une APP elle est sujet du groupe-situation, c’est dire de la relation du groupe à la situation.

Ecouter le groupe en écoutant une personne dans l’animation cela permet :

  • Permettre à chaque personne de « trouver sa place » dans le groupe (et cela indépendamment des projections et identifications personnelles de l’animateur !).
  • De déjouer certaines dérives possibles du travail en groupe : une personne peut avoir une place assignée dans un groupe et ne pas pouvoir en sortir (ou au contraire s’y complaire). Cette place assignée est imaginaire mais fait obstacle au travail. Il est nécessaire de ne pas « jouer le jeu » de cet imaginaire groupal soi-même en tant qu’animateur.
  • De permettre au groupe de travailler sur « les avancées » en terres inconnues : il arrive souvent qu’une personne ose pour le groupe : une question que le groupe a sur le bout de la langue, une hypothèse qui va au-delà du consensus…En tant qu’animateur, il est important de prendre en compte cette avancée non en soi (et en tant que parole du sujet) mais plutôt en tant que parole du groupe qui ose : ce sont les mots du groupe.

L’animation a donc pour rôle de rendre possible les différences au sein du groupe : elle a une fonction de désintrication, de différenciation. Il s’agit du même travail qui s’opère à l’intérieur du psychisme d’une personne. Cette déliaison a pour fonction une réassurance de chaque sujet au sein du groupe et, pour chaque sujet, une réassurance des différentes instances psychiques.

c) Être attentif à la dynamique du groupe : une fonction de croissance

Le cycle dynamique d’un groupe d’APP passe en général par trois phases :

1) une phase de résistance (attaque ou fuite) puis d’acceptation réciproque : c’est l’ensemble du cadre et des règles qui permet cette acceptation.

2) une phase d’illusion groupale. Il s’agit du fantasme groupal (inconscient !) que « tout est possible pour le groupe ». Cela correspond à un espace hors-menace.

3) une phase de travail proprement dite ou les mécanismes de désintrication sont à l’œuvre.

Pour l’animation, il s’agit donc de suivre le travail de permettre la croissance : on ne peut pas sauter d’étapes, il y a parfois des retours en arrière. Il s’agit d’un processus en cours : un travail de maturation est à l’œuvre.

La phase 1 se rejoue souvent au début de chaque séance : elle est moins longue au fil du temps mais peut ressurgir et être à nouveau nécessaire même si on a l’impression, en tant qu’animateur, que le groupe « fonctionne ». Si on saute par-dessus cette phase pour vouloir trop vite rentrer dans le travail, on risque des retours de résistances diverses.

La phase 2 est un outil très puissant dans le travail d’analyse d’une sitation. Elle peut commencer au cours de la phase de questionnement du narrateur. Il est possible de l’utiliser comme un moteur de l’analyse proprement dite, dans la phase suivante d ‘évocation. L’animation peut proposer de réaliser des associations libres : des mots, des expressions, des images, des chansons, des souvenirs professionnels ou personnels…C’est l’imaginaire groupal qui est alors mis à contribution.

Lors de l’analyse (en GAPP) d’une situation de sentiment de conflit par une éducatrice dans la réalisation d’une séance de groupe de parole au sein d’un collège de ZEP avec une assistante sociale, une infirmière et une éducatrice, une association libre a été proposée. La voici (d’après une prise de note) :

« Je vois un bateau au milieu de l’eau – la pêche à la ligne – une commandeuse – des play-mobile – un mur – une pièce sans fenêtre – un tribunal ». Etonné par cette dernière image, j’ai demandé de préciser les protagonistes de ce tribunal. Et c’est le groupe dans son ensemble qui s’est mis à décrire ce tribunal, comme une métaphore de ce qui s’était passé dans la situation réelle pour l’assistante sociale : les élèves faisaient partie des jurés et la « commandeuse » (l’assistante sociale) était l’accusée. Les juges étaient les représentants du collège (la hiérarchie, les professeurs). Cette mise en images a permis de mieux comprendre chez l’assistante sociale la représentation et les enjeux de sa propre identité professionnelle qui était mise en question au sein du collège, notamment lors de la réalisation de ce groupe de parole.

La phase 3 est toujours délicate pour l’animation : il s’agit d’accéder par le jeu de la désintrication à un ordre symbolique : la situation évoquée est remise à une place moins imaginaire moins fantasmée et plus réelle, plus complexe et différenciée. Elle se termine symboliquement par une sorte d’épilogue, de mise en perspective, de vide lors de la dernière phase d’un groupe d’APP : le retour au narrateur. Cette dernière parole n’est jamais très conclusive : elle reste ouverte. Ce n’est pas l’animateur qui termine (symboliquement) le travail.

En conclusion, s’il n’y a pas dans un « groupe restreint primaire d’échange » du type groupe d’APP, une centration sur le groupe. Il y a, par contre, une dimension groupale de fait. La méconnaître, c’est risquer des dynamiques groupales inadaptées et des décompensations individuelles. Au contraire, prendre en compte cette dimension, c’est se doter d’un outil très puissant pour le travail.

Voici un schéma récapitulant les fonctions de l’animation prenant en compte les trois dimensions groupales citées :

 bg-3-2004

 Bibliographie indicative

ANZIEU Didier – « Le groupe et l’inconscient » – Dunod 1984 – 234p.

ANZIEU Didier et MARTIN Jacques-Yves – « La dynamique des groupes restreints » – 9ème édition Puf 1990 – 396p.

KAES René (1999). Les théories psychanalytiques du groupe – Que-sais-je ? Puf

KAËS R., ANZIEU D., BEJARANO A., SOGLIA H., GORI R. (1976). Désir de former et formation du savoir – Dunod

LEWIN Kurt (1951) Décisions de groupe et changement social, in Lévy A. (dir.) Psychologie sociale, textes fondamentaux, Paris Dunod, 30éd., 1997

LIPIANSKY MARC Edmond – « Identité et communication – L’expérience groupale » – Puf 1992 – 262 p.

MAISONNEUVE Jean – « La dynamique des groupes » – 12ème édition, Que sais-je? Puf 1997 – 128p.

MARC Edmond (1998) Se former en groupe, dans Eduquer et former, J-C Ruano-Borbalan (sous la dir.) p369-373

MUCHIELLI Roger – « La conduite des réunions » – coll. Formation permanente ESF éditeur 14ème édition 1994 – 180p.

MUCHIELLI Roger – « La dynamique des groupes » – coll. Formation permanente ESF éditeur 13ème édition 1992 – 180p.

MUCHIELLI Roger – « L’interview de groupe » – coll. Formation permanente ESF éditeur 6ème édition 1987.

NIMIER Jacques – « La formation psychologique des enseignants » – coll. Formation permanente ESF éditeur 1996 –

NIMIER Jacques, BONICEL Marie-Francoise, GAILLARD Pierre, MANDRILLE Annie – « Une expérience de formation psychosociologique du personnel du second degré d’une académie » – Mafpen-CRDP de Champagne Ardennes – 3ème édition, 1987

ROGERS Carl R. – « Liberté pour apprendre? » 1969 – Sciences de l’éducation, Dunod 1972 – 364p.

SCHORDERET L. – « Comment animer une réunion » – ED. Randin CH- 1860 Aigle (Suisse) -1986 – 111p.


[1] D.Anzieu et J.Y.Martin,  «  La dynamique des groupes restreints » Puf 1990, p42.

[2] C.H.Cooley « Social organisation » 1909, cité par Anzieu et Martin, idem, p23.

[3] Anzieu et Martin , « la dynamique des groupes restreints »

[4] C.Rogers, « Liberté pour apprendre? » Dunod 1969, p70. (dans le cadre de l’ateliers universitaires qu’il appelle aussi « groupe de rencontre »).

[5] Idem,p71.

[6] Idem, p107.

[7] Idem, p104.

[8] J.Maisonneuve « Psychologie sociale » Puf 1996, p85.

[9] E.M. Lipiansky, «Identité et communication – L’expérience groupale», Puf 1992, p43

[10] Cité par Anzieu et Martin , idem, p85.

[11] E.Marc « Guide des méthodes et pratiques en formation », Retz 1995, p207.

[12] Anzieu et Martin , idem, p351.

[13] Idem, p150.

[14] D.Anzieu et J.Y.Martin,  «  La dynamique des groupes restreints » Puf 1990, p118.

[15] Idem, p152-153.

[16] Idem, p153.

[17] Idem, p153

[18] « le groupe Balint, un dispositif pour « un métier impossible » : enseigner dans L’analyse des pratiques professionnelles, l’Harmattan, 1996.

[19] Idem.

[20] http://perso.wanadoo.fr/jacques.nimier/ecoute-groupe.htm

 

Texte présenté en juin 2004 dans le cadre du 1er séminaire GFAPP