Un dispositif de formation à l’animation de groupe d’analyse de pratique entre pairs développé en Suisse


par Marc Thiébaud

Entre 1999 et 2003, une formation a été mise en place pour des cadres et des professionnels dans le milieu de l’éducation. La finalité consistait notamment à développer un réseau de personnes compétentes et disponibles pour animer des groupes d’analyse de pratique pour l’ensemble des écoles publiques du canton de Vaud. J’ai été chargé de concevoir et réaliser cette formation. Les lignes qui suivent visent à présenter de manière résumée le dispositif et les processus d’apprentissage développés.

Contexte général

A la fin des 90, le canton de Vaud réalise une réforme importante de son système éducatif qui l’a conduit à investir fortement sur la formation et la professionnalisation du personnel. Le dispositif de formation à l’animation de groupe d’APP a été développé en deux temps. Tout d’abord, une action (que l’on peut considérer en fin de compte comme une action pilote) a été menée sur deux ans et 16 demi journées. Cette première phase que j’ai conduite seul a débouché sur un mandat visant à former pendant 2 ans plus de 50 personnes de toutes les fonctions et dans tous les degrés d’enseignement sur 16 jours complets.

A noter que la personne mandataire faisait partie du groupe pilote et a été intégrée par la suite comme responsable de la formation continue de la Haute Ecole pédagogique du canton de Vaud (au moment de sa création en 2001).

On relèvera que cette formation a émergé progressivement, même si les bases adoptées au départ ont été reconduites ensuite. Par ailleurs, le contexte lui-même est en constante évolution (système éducatif et écoles de formation sont en cours de réforme ou de restructuration) ce qui accroît les incertitudes vécues, stimule des besoins d’apprentissage et ne manque pas simultanément de nourrir la complexité des phénomènes rencontrés à tous les niveaux.

Le dispositif

Les buts 

Il s’agissait de permettre aux participants d’acquérir des bases dans l’animation de groupes d’APP qu’ils puissent utiliser également dans leur pratique habituelle. L’idée ne consistait pas à ce qu’ils deviennent des spécialistes de l’APP. A l’issue de leur formation, ils pourront simplement être mandatés pour animer un ou l’autre groupe d’APP, étant entendu qu’ils se trouveront avec des pairs (par exemple, enseignants de tel degré, ou directeurs, ou doyens, etc.), d’où le titre de la formation : « animation de groupe d’analyses de pratiques entre professionnels ».

Le choix des participants :

Une sélection a été faite avec toutes les personnes qui se sont portées candidates (suite à une annonce diffusée dans les établissements scolaires). La sélection a été opérée sur la base d’un mini dossier présenté par les participants, d’une discussion en petit groupe et d’un entretien individuel. Parmi les critères prioritaires figuraient : l’expérience professionnelle en général et dans des activités d’animation de groupe en particulier, la participation préalable à un groupe d’APP, les aspects de motivation ainsi que les qualités humaines des candidats.

Le déroulement de la formation

Cinq groupes de participants (comprenant 9 à 10 personnes) ont été constitués de manière à assurer une homogénéité au niveau des fonctions exercées (directeurs, enseignants, etc.). Un formateur différent a pris en charge l’animation de chaque groupe pour toute la durée de la formation (16 jours au total sur environ 18 mois).

Chaque groupe a connu sa propre évolution et mené son processus de formation de manière relativement autonome. De temps à autre, les participants des différents groupes se sont rencontrés pour des activités communes d’analyse de pratique en groupes hétérogènes et d’échanges – discussions en lien avec leurs apprentissages (une journée et quatre demi journées au total). Ces activités ont été prises en charge ensemble par les cinq formateurs.

Les compétences développées

Les formateurs se sont entendus sur un ensemble de compétences de référence pour la formation. Ces compétences qui renvoient à six dimensions ont été énoncées dans le texte « Former à différentes dimensions dans les compétences d’animation – développer différentes orientations dans l’animation ». Elles ont été explicitées de manière résumée dès l’annonce de la formation. Par ailleurs, les participants ont été invités dans le cours des séances au sein de chaque groupe à identifier les compétences avec lesquelles ils étaient plutôt à l’aise et celles qu’ils souhaitaient acquérir en priorité.

Les formateurs se sont également concertés sur un cadre général qui comprenait notamment les éléments clés de l’APP et les étapes générales du déroulement d’une séance. Ce cadre a servi de base pour démarrer la formation.

Les processus d’apprentissage

Plusieurs éléments ont été élaborés pour favoriser les apprentissages :

  1. Dans chaque groupe, les séances d’une journée se déroulaient selon le principe suivant : deux ou trois situations étaient travaillées dans le groupe, présentées par les membres qui le souhaitaient. Un animateur différent était choisi à chaque fois parmi les participants. Au terme de chaque séquence, une analyse en commun, animée par le formateur, était menée afin de dégager les apprentissages utiles à l’animation de groupes (parfois même, cette méta-réflexion s’effectuait dans le cours même d’une séquence d’APP, sous forme de « mini pause réflexive »). Ces analyses s’appuyaient sur les observations des participants (certains d’entre eux pouvant opter pour être uniquement dans le rôle d’observateur), sur les notes prises par le responsable de formation et, de temps à autres, sur les enregistrements vidéo effectués. Etaient ainsi étudiés en détail, par exemple, le vécu lié au processus et aux étapes de l’APP, les difficultés et succès rencontrés, les comportements de l’animateur et des participants, etc.
  1. C’est sur cette base expérientielle que des aspects plus conceptuels ou des outils étaient progressivement abordés. Les contenus de formation étaient systématiquement articulés avec les expériences des membres du groupe : ils n’étaient pas proposés ou exposés d’emblée par le formateur, mais faisaient l’objet d’un travail de réflexion collectif en prise directe avec le vécu afin d’être en cohérence avec les principes de l’APP. Ainsi par exemple, l’analyse des interventions conduites durant une séance pouvait mettre en évidence l’importance de la clarification des attentes de la personne accompagnée ou d’un questionnement centré sur celle-ci : ces points étaient alors approfondis et faisaient l’objet d’une conceptualisation, voire d’un entraînement particulier à l’aide d’exercices spécifiques.
  1. Au fur et à mesure de l’avancement de la formation, les participants ont par ailleurs identifié dans chaque groupe des objectifs spécifiques d’apprentissage sur lesquels ils ont décidé de travailler plus particulièrement en accomplissant des exercices entre les séances, en faisant des lectures ou en sollicitant des feed-back auprès de leurs collègues.
  1. Au cours des rencontres en commun (en groupes hétérogènes), les participants ont été amené à relativiser et mettre en perspective certains vécus et apprentissages effectués au sein de leur groupe. Ils ont également eu l’occasion de se trouver en situation moins familière dans la mesure où ils ne connaissaient plus la sécurité de leur groupe.
  1. A un niveau plus individuel, des entretiens avec le formateur ont eu lieu sur demande jusqu’à concurrence de quatre heures par participant.
  1. Par ailleurs, les participants ont été invités à animer des groupes d’APP (en dehors de leur établissement, le plus souvent à deux, une personne pouvant faire des observations et apporter du recul et des feed-back à l’autre) : une partie d’entre eux a pu trouver un groupe à animer durant la deuxième partie de la formation. Les autres participants ont pu transférer et parfaire des compétences en ayant l’occasion d’animer des groupes de formation ou de discussion dans leur établissement ou dans d’autres milieux.

En résumé, le dispositif de formation mis en place visait à créer des possibilités multiples d’apprentissage, avec un encadrement suivi par le formateur pour chaque groupe; les compétences étaient développées au fur et à mesure des situations vécues dans le groupe dans un processus d’émergence.

On relèvera encore qu’à l’issue des 16 jours de formation, un accompagnement (en groupe) a été prévu durant un an pour les personnes formées qui assurent l’animation d’un groupe d’APP.

Une formation qui articule plusieurs niveaux

Le travail de formation a permis aux participants de développer un regard « méta » dans :

– le cadre des rencontres de formation :

– en tant que participant à des APP (développement d’une pratique réflexive dans sa fonction d’enseignant ou de direction)

– en tant qu’animateur en formation (recul par rapport à l’analyse de pratique, aux rôles d’animation, aux processus développés dans son groupe de formation et au dispositif de l’ensemble de la formation)

– le cadre des animations conduites en dehors des rencontres de formation :

– en tant qu’animateur de groupes (d’APP ou autres)

On constate que pour les participants, cette position « méta » n’est pas aisée à acquérir. Ils doivent devenir capable d’intégrer des compétences dans de nombreuses dimensions et d’adapter leurs façons de procéder selon les situations et les groupes particuliers qu’ils peuvent rencontrer. Leur rôle – traditionnel – d’enseignant ou de direction ne les a pas préparés à un rôle d’animateur et de facilitateur.

Le fait que la formation ait concerné au total plus de 50 personnes a favorisé des échanges et mises en perspective très riches (ceci a été élaboré tout en préservant, sur les 16 jours, le travail intensif au sein de chaque groupe – pilier de la formation). Les participants ont pu prendre ainsi du recul, explorer et apprécier différentes variantes dans le déroulement d’une analyse de pratique et se situer par rapport à elles, que ce soit dans la structuration des étapes d’une séance, dans l’utilisation du questionnement et des outils d’analyse, dans la gestion du temps, etc.

Par ailleurs, le travail d’animation que les participants ont pu effectuer parallèlement en dehors des rencontres de formation a été très profitable pour élargir leur champ d’expérience (ces vécus des participants étaient l’objet d’analyse ensuite dans le cadre de leur groupe).

Une telle formation ne peut cependant tenir la route que si les formateurs eux-mêmes sont engagés dans un processus continu d’apprentissage. A cet effet, des rencontres régulières ont eu lieu entre les formateurs, pour élaborer au fur et à mesure des besoins les ajustements et nouveaux développements de l’ensemble de la formation dont j’assumais la responsabilité générale. Par ailleurs, nous avons travaillé sur un mode d’intervision (proche de l’APP) pour analyser les vécus et situations que nous avons rencontrés dans le cadre de la formation. Nous avons aussi pris du temps pour échanger sur nos pratiques et enrichir et mutualiser nos compétences et outils.

L’ensemble de la formation peut donc être conceptualisé selon un schéma à trois niveaux.

mth-2004

Ces trois niveaux sont également nécessaires et les difficultés que nous avons dû affronter à l’un de ces niveaux se sont répercutées sur les autres niveaux (par exemple, les problèmes rencontrés par certains participants pour trouver des groupes à animer ou les divergences apparues au sein des formateurs par rapport à certaines options à élaborer pour la formation.

En conclusion

Une telle formation requiert un investissement important à plusieurs niveaux et des conditions de réalisation particulières (autant en termes de temps qu’en termes de soutien de la part de l’institution mandataire). Accepter cette complexité signifie être en questionnement et en évolution tout au long de la formation. L’avantage, c’est que cela favorise des possibilités d’apprentissage multiples.

Il s’agit aussi d’une question de cohérence : une formation à l’animation de groupes d’APP doit procéder selon les principes mêmes de l’analyse de pratique.

L’évaluation faite au terme de la formation montre que les participants en ont bénéficié dans toutes leurs activités professionnelles. Ceci correspondait bien aux buts et à la perspective adoptés : développer, en même temps que les compétences d’animer un groupe d’APP, une pratique réflexive au quotidien sur plusieurs dimensions.

Il apparaît aujourd’hui important de pouvoir développer la réflexion et les expériences dans ce domaine de formation. Je prépare actuellement avec deux collègues une formation de ce type selon un modèle plus condensé et dans une optique de co-animation du groupe de formation (en duo). D’autres formations ont été conduites ailleurs. Il sera intéressant de savoir quels sont les divers modèles élaborés.

Ceci conduit à une autre question : comment expérimenter, étudier et comparer les dispositifs, processus, contenus (compétences) et effets développés dans différentes formations à l’animation de groupes d’APP ?

 

Texte présenté en juin 2004 dans le cadre du 1er séminaire GFAPP