Variété dans les groupes d'APP : variables, variantes et variations


par Marc Thiébaud


« Plus on augmente la variété, l’hétérogénéité d’un système, plus ce système étendra en principe ses possibilités de régulation, donc d’autonomie par rapport à la variété et aux perturbations de son environnement. »

Loi de Ross Ashby

« La loi de la variété requise d’Ashby, en bref, nous dit que seule la variété peut réguler la variété. »

Karl Weick

 « Pour prendre un exemple simpliste, nous serions toujours en train de nous casser la gueule si notre système nerveux central ne connaissait que la marche sur sol plat, uni et sec. »

 André Demailly

Les quelques réflexions qui suivent sont centrées sur les éléments qui varient dans un groupe d’APP plutôt que sur les invariants. En témoigne le titre que j’ai retenu, alors que je pensais initialement parler des « invariants et variants dans les groupes d’APP ».

A mesure que je cherche à cerner des invariants, ceux-ci me semblent se faire un « malin plaisir » à échapper à mon entendement. Un peu désemparé, je m‘interroge :

–       Est-ce que l’on peut parler d’invariants « dans l’absolu » ou est-ce que l’on doit penser aux invariants propres à chaque approche ou pratique de l’APP en groupe ?

–       Si l’on pense à des éléments invariants tels que « le groupe », « le travail d’analyse », « sur des pratiques professionnelles », « la définition de règles de fonctionnement », « l’écoute », etc., qu’est-ce que cela nous apporte de spécifique à l’APP ?

–       Est-ce que ces notions renvoient toujours, dans tous les dispositifs d’APP, à la même chose ? Sans doute pas. Par exemple, certaines analyses de pratiques dites de groupe se font sans que le groupe soit constitué, parfois l’APP est vraiment un travail de groupe, par le groupe, et parfois non ; sous le terme analyse, on trouve bien des choses différentes ; etc.

–       Quel sens y a-t-il à étudier, comparer les pratiques dans les groupes d’APP pour en dégager les invariants si ce faisant, on fait comme l’anatomiste qui dissèque une grenouille, c’est-à-dire que l’on se penche sur un « animal » sans vie ?

La question des variants et invariants dans les groupes d’APP se pose souvent, notamment dans la formation d’animateurs. Sous diverses formes : quelles sont les conditions nécessaires au succès ? Qu’est-ce qui devrait ne pas varier et qu’est-ce qui peut être adapté en fonction des différents groupes et participants que l’on anime ? Comment savoir que l’on prend les bonnes décisions en tant qu’animateur face à différentes situations rencontrées dans le groupe ? Etc.

Il est important aussi, ne serait-ce que pour limiter toutes sortes de dérives et confusions possibles, de pouvoir définir les contours du champ de l’APP de groupe. Quand est-ce qu’une pratique donnée peut être considérée comme de l’APP en groupe et quand est-ce que ce n’en est pas ?

Aujourd’hui, ce champ me paraît être un OVDI, un objet volant difficilement identifiable – pour autant que l’on puisse parler d’objet. Les contours en sont flous et chacun tend à placer sa propre pratique au centre du champ. Mais c’est peut-être aussi le signe qu’il est vivant, en foisonnement, en questionnement (un reflet de l’essence même de l’APP ?).

La recherche des invariants me semble aussi comporter le risque de nous enfermer dans les réifications si nous ne sommes pas en mesure de prendre véritablement en compte la dynamique des processus en jeu. Comment étudier ces questions sans être réductionniste, comment comprendre ce qui se passe au cœur même d’un groupe d’APP et dans la durée, au-delà des aspects généraux et structurels ?

Sans réponse à ces questions … je me propose plutôt d’apporter quelques réflexions concernant l’extraordinaire variété de l’APP de groupe.

Pour organiser un peu les choses, il me semble utile de distinguer,

–       les variables, c’est-à-dire les éléments susceptibles de varier ;

–       les variantes, dans le sens des différentes formes que peuvent prendre les variables, en dessinant différentes configurations (approches) d’APP de groupe ;

–       les variations, c’est-à-dire la dynamique, la manière dont on peut ou ne peut pas faire varier les éléments.

Sans chercher à dresser un inventaire utopique de ses différents éléments, formes et dynamiques, j’évoquerai simplement un ou deux aspects qui me tiennent à coeur.

Variables

J’avais tenté, il y a cinq ans de cela, de lister un ensemble de variables dans les dispositifs et démarches d’accompagnement formateur (voir annexe 1). Cette liste pourrait être considérablement allongée et ajustée à la réalité des groupes d’APP.

Ce qui me frappe à sa relecture, c’est qu’une bonne partie de ces éléments renvoie à ce que j’appellerais des variables structurelles : les aspects du dispositif, les buts « affichés », la provenance des personnes, le(s) référentiel(s), etc.

Par ailleurs, la formulation que j’avais utilisée pour parler des autres éléments ne met le plus souvent pas en évidence l’aspect dynamique des processus en jeu ; voir par exemple les termes : étapes de déroulement, , degré d’implication personnelle, degré de définition préalable des contenus (ouvert, restreint), etc.

Les processus dans un groupe d’APP sont complexes. On peut chercher à faire des catégories, notamment à caractériser une démarche d’APP sur un axe bipolaire (avec deux pôles sont en opposition) ; par exemple : « mode de structuration des échanges : plus ou moins spontané – réglé ».

Cette façon de procéder relève cependant d’une pensée qui dichotomise et n’est souvent pas adéquate. En effet, on peut mettre l’accent à la fois sur la personne et sur les situations professionnelles, ou à la fois sur les aspects d’analyse et de résolution de problème, simultanément ou successivement, en les apposant.

Il importe aussi de considérer les variations et l’évolution du travail dans la durée.

Il me semble essentiel de prendre en compte les variables structurelles, les variables dynamiques et les variables évolutives ou transformationnelles. A l’évidence, il est cependant plus facile de parler des aspects structurels. Il me paraît donc nécessaire de développer les moyens (l’observation, le langage) qui nous permettent d’approfondir notre compréhension des différentes manières dont nous pouvons dans un groupe d’APP entre autres :

–       travailler avec la demande de l’exposant : comment l’analyse s’effectue plus ou moins autour du « fil rouge » de cette demande qui peut se révéler et évoluer dans le temps de la séance ;

–       développer une démarche d’exploration collective : comment tout le monde dans le groupe peut être en questionnement en même temps que l’exposant s’interroge et « se fait questionner » ;

–       faire circuler la parole dans le groupe : comment dans le travail d’analyse, les participants interagissent véritablement entre eux, comment l’exposant élabore-t-il sa réflexion avec les participants ;

–       élaborer le travail d’analyse : comment l’exposant et les participants peuvent aller au-delà d’une seule « dissection » de ce qui est analysé pour développer une mise en lien, une intégration, une synthèse

–       faciliter l’appropriation de la réflexion par l’exposant : comment nous pouvons stimuler sa prise de conscience sans se substituer à lui ;

–       développer l’attention consciente dans le groupe à toutes les dimensions possibles et être présent avec son corps, son cœur, son mental, son esprit ;

–       favoriser l’émergence, la créativité, dans la synergie du groupe : comment la démarche permet d’intégrer tous les cadres de références des participants qui  partagent leurs associations et, comment le groupe peut chercher les chemins possibles vers une décentration par rapport au point de départ, une prise de recul, une mise en perspective ;

–       prendre en compte les processus du groupe aussi dans l’ici et maintenant : quelle place peut être donnée à la méta-communication sur ce qui se passe, à l’exploration par exemple d’éventuels isomorphismes entre ce qui est évoqué et ce qui est vécu dans le groupe ;

–       etc.

Variantes

Différentes approches dans les groupes d’APP peuvent être considérées comme des variantes (qui ont chacune leur propre invariant). Elles correspondent à différentes configurations de variables.

Si l’on veut en faire l’analyse, il me paraît cependant délicat de vouloir décomposer les choses, variable par variable ; chaque approche présente d’une certaine manière une unité.

Comment tenir compte de cette globalité ? Peut-être faut-il examiner ces approches sur plusieurs axes simultanément. Par exemple, examiner ensemble les objectifs, la place de la dynamique du groupe, ainsi que le(s) rôle(s) et compétences d’animation. D’une part sur un schéma à trois dimensions. D’autre part, dans une perspective dynamique, pour voir comment ces aspects interagissent (voire co-évoluent). De manière à dégager éventuellement une compréhension plus fine de ces différentes configurations.

J’ai tenté d’esquisser cela dans un texte précédent (voir annexe 2).

Si une telle perspective a du sens, la question se pose aussi de savoir comment le contrat de travail dans un groupe d’APP est élaboré au niveau de la personne qui anime, des participants et, cas échéant, de l’institution.

Dans quelle mesure les choses sont-elles prédéfinies – imposées – dès le départ ? Auquel cas, on s’expose au risque que les attentes des participants ne correspondent pas exactement à ce qui est prédéfini, d’autant plus si les participants découvrent le travail d’APP en groupe. Comment réguler cela ? Par une rencontre « d’essai » au terme de laquelle le contrat de travail peut être confirmé ? Une seule rencontre est-elle suffisante ?

Comment l’animateur et les participants peuvent-ils sinon construire ensemble la « variante » qui correspond au mieux à leurs attentes et compétences ? Ceci pose le problème de la polyvalence de l’animateur. Dans quelles limites est-il capable de remplir son rôle ? Un tel processus de co-construction peut s’élaborer à travers une démarche expérientielle si un temps suffisant est disponible et que le groupe communique ouvertement sur ces questions, sur les vécus de chacun et sur les différentes possibilités qu’offre l’APP de groupe.

D’après les expériences que j’ai pu faire en ce sens, une telle démarche comporte l’immense avantage de permettre à tous les participants de s’approprier non seulement le travail d’analyse, mais encore le travail de constitution du groupe, de ses buts et de son fonctionnement dans l’analyse des pratiques professionnelles. Il est vrai qu’une telle démarche est plus facile avec des personnes déjà expérimentées et qui sont en formation continue, dans des groupes qui se rencontrent pour une durée assez importante (par exemple cinq fois un jour ou huit fois une demi-journée).

Dans tous les cas, j’ai pu observer (souvent suite à certaines difficultés !) combien il est important de prendre en compte dès le départ le contexte, de travailler à l’élucidation des attentes et de s’assurer que tout le monde est volontaire.

Généralement, je tends à définir les choses, en concertation, à plusieurs moments, notamment :

–       en amont : lors du contrat avec l’institution, pour assurer les conditions de base nécessaires ;

–       au tout début du travail avec le groupe : le plus souvent, je commence par préciser le champ « offert » en présentant succinctement les quatre éléments clés qui sont pour moi au cœur d’un groupe d’APP (voir annexe 3) ; puis je propose aux participants d’exprimer leurs attentes, leurs expériences, leurs craintes et nous définissons dans le groupe un consensus minimal pour expérimenter une première analyse de pratique ; nous en faisons ensuite le bilan pour ajuster ce qui a été convenu ;

–       au début de chaque situation présentée en analyse : il est possible de prendre en compte les attentes particulières de l’exposant (invité à formuler une demande qui est analysée et clarifiée avec tous les participants).

Selon les groupes, cela ne donne pas les mêmes modalités, et j’apprécie de pouvoir varier le travail d’un groupe à l’autre ; cela permet aussi de s’ajuster avec les potentiels présents. Au fil des séances, d’autres adaptations peuvent être concertées et opérées en commun.

Variations 

Ceci m’amène à l’interrogation suivante : dans quelle mesure un groupe d’APP fonctionne-t-il de la même manière d’une séance à l’autre ; ou modifie-t-il ses pratiques d’analyse dans la durée de son existence?

Autrement dit, dans une approche et dans un contexte donnés, parmi toutes les variables existantes, lesquelles sont modifiables, lesquelles ne le sont pas ? Et avec lesquelles veut-on « jouer » au sein d’un groupe donné.

On peut considérer par exemple que l’animateur et les participants présents, le nombre total de rencontres, les règles de base, etc. ne changeront pas et font partie du cadre fixé au départ.

En revanche, des modifications au niveau de la plupart des autres variables peuvent être concertés et décidés.

Cela peut être le cas par exemple dans la durée, lorsque dans un groupe, on décide de développer après un certain temps, une orientation du travail vers de nouveaux objectifs. Ou que les participants souhaitent acquérir des compétences d’animation qui leur permettent une certaine autonomie pour faciliter des groupes de pairs.

On peut aussi varier la durée d’une séquence d’APP, les modes d’animation, les formes de travail d’analyse et d’hypothétisation dans le groupe, etc., en fonction des situations et pratiques présentées ou de certaines attentes exprimées.

Dans le cours d’une séquence d’APP, on peut également, selon la demande de l’exposant, modifier le déroulement des étapes, par exemple en incluant ou non une phase de travail sur les buts, options, stratégies que la personne peut développer suite à l’analyse.

J’apprécie cette flexibilité et j’invite souvent le groupe à en prendre conscience et à réfléchir à différentes possibilités qui s’offrent tout en veillant à rester en phase avec les ressources et les besoins présents.

A un niveau plus fin, on peut s’interroger sur l’infinie variété des interventions que peuvent faire la personne qui anime et les participants dans le groupe d’APP.

Cela concerne la manière de poser des questions, d’orienter l’analyse vers différents aspects, les reformulations et synthèses développées, les références utilisées, etc.

Qu’est-ce qui fait que j’interviens ou non à un moment donné du travail d’analyse. Dans quelle mesure je m’adresse à l’exposant ou au groupe. En me référant à un contenu exprimé, à un processus à l’œuvre dans le groupe ou au mode de fonctionnement défini pour l’analyse, etc. ?

Tant de micro-décisions sont en permanence prises, qui font varier inéluctablement le déroulement de l’analyse du groupe.

Ce qui m’amène à la question suivante : comment est-ce que je fais (ou propose) des choix (plus ou moins conscients), que ce soit au niveau des modalités d’APP ou au niveau plus « micro » de chaque intervention ?

Cette question est d’autant plus importante que je privilégie une certaine flexibilité dans l’animation de l’APP que je cherche à ajuster en fonction du groupe et de son évolution.

Trois éléments au moins se conjuguent pour influencer mes décisions.

a) Mon intuition

Difficile de parler de l’intuition. C’est elle cependant le plus souvent qui opère pour donner le feu vert ou le feu rouge à une décision.

Le défi est notamment, pour reprendre les termes de Catherine Gayet, de laisser la place à l’intuition en prenant garde à  « ne rien vouloir pour l’autre, le prendre où il en est, avec ce qu’il est. Ecoute muette du mouvement, de sa fluidité, l’intuition est affinement de la relation, du regard qu’on porte sur l’autre ».

b) Mon appréciation de l’effet probable de mon intervention en lien avec des critères tels que :

–        le développement des éléments clés d’un groupe d’APP,
         (appropriation du sens de l’APP par tous les participants ; cf. annexe 3)

–       l’ajustement du style d’animation aux caractéristiques et à la dynamique du groupe
        (prise en compte des ressources et préférences dans le groupe, de son autonomie, de ses interactions, du degré de confiance présent)

–       le respect des règles définies en commun dans le groupe

–       la centration sur l’exposant
        (attention portée à ses besoins et attentes, à ce qu’elle puisse s’approprier la démarche d’analyse)

–       la qualité de la communication dans le groupe,
        (facilitation de l’écoute, du questionnement, des feed-back entre les participants)

–       la recherche d’un équilibre entre divergence et convergence,
        (prise en compte des besoins, selon les moments, soit d’ouvrir le champ de réflexion, soit  de trouver un fil conducteur et de sérier des priorités)

–       mon confort, mes compétences et mes limites par rapport à l’animation.

c) Mon anticipation par rapport aux potentiels présents dans le groupe et à la possibilité d’en favoriser l’actualisation :

–          potentiel de compréhension élargie et partagée (prise de recul, décentration, recadrage),

–          potentiel de mobilisation et de synergie des ressources chez l’exposant et l’ensemble des participants dans le groupe,

–          potentiel d’apprentissage,

–          potentiel d’émergence, de créativité, d’auto-organisation dans le groupe.

Le metteur en scène Peter Brook exprime dans les lignes qui suivent ce « sens du potentiel » d’une manière qui s’applique parfaitement à ce que je ressens dans le travail d’animation d’un groupe d’APP (même si celui-ci se distingue à l’évidence du travail de mise en scène) :

« D’où vient ce « sens de la bonne direction » et en quoi se distingue-t-il effectivement d’une « conception dirigiste »? Une « conception dirigiste » vient d’une image conçue avant le premier jour de travail, alors que « le sens de la bonne direction » ne se fige en une image qu’à la toute fin du processus. (…)

Le metteur en scène est conduit à choisir un certain type de matériau plutôt qu’un autre – pas seulement pour ce qu’il est, mais pour ce qu’il peut être. C’est le sens du potentiel qui le guide pour choisir l’endroit, les acteurs, les formes d’expression, un potentiel qui est là, ignoré pourtant, qui est latent, qui ne peut être découvert, redécouvert et approfondi que par l’activité laborieuse d’une équipe. (…)

Il faut être fidèle à soi-même, croire en ce que l’on fait, mais aussi garder fidèlement à l’esprit que la vérité est toujours ailleurs. Ainsi on prend conscience de ce que vaut la possibilité d’être avec soi-même et au-delà de soi-même. On se rend compte que ce va-et-vient s’accentue à travers les échanges avec autrui, et qu’il est à la base de la vision stéréoscopique que la vie peut nous apporter. »

Pour conclure

Les groupes d’APP recèlent un champ de possibilités immenses, une variété de formes et de dynamiques qui ouvrent de vastes horizons. Apprentissages variés, buts multiples, il n’appartient qu’à l’animateur et aux participants d’en faire l’exploration.

Il me semble pouvoir observer deux tendances actuellement dans le champ de l’APP, l’une consistant à défendre le point de vue de certaines écoles, l’autre favorisant le foisonnement des pratiques d’APP ainsi que la recherche de voies intégratives (incluant une certaine hybridation des variantes).

La prise de conscience de l’extraordinaire variété présente dans les groupes d’APP nécessite en même temps une réflexion approfondie sur les conditions, les indications et les effets de diverses formes de travail. Tout n’est pas égal à tout. Le développement d’une certaine flexibilité permet de rechercher et bénéficier de certaines « heureuses concordances » possibles entre notamment la variante choisie, les modalités d’animation, le contexte de travail, les caractéristiques du groupe et les attentes et buts des participants.

Je suis convaincu que non seulement, toutes les formes de groupes d’APP ne peuvent pas « correspondre heureusement » à tous les groupes et toutes les attentes, mais encore il n’est pas possible de déterminer toujours à priori ce qui conviendra. Ceci suppose un travail de concertation et d’ajustement avec le groupe.

Il importe d’être au clair sur ce que l’on propose et développe dans l’animation d’un groupe d’APP et de communiquer à ce propos avec les participants. Il s’agit aussi de savoir ce que l’on maintient comme invariant pour assurer la cohérence nécessaire à la démarche.

Et il est essentiel d’assurer une grande place à la formation à l’animation (d’autant plus large et complète que l’on agrandit le champ des possibles) : formation – action continue ; APP, intervision ou supervision ; échanges sur les pratiques ; recherche – action.

Seule une ouverture à l’apprentissage de la complexité, loin de la pensée unique, réductionniste ou dichotomique, peut nous permettre collectivement de percevoir et actualiser tout le potentiel des groupes d’APP… et nous aider personnellement à intégrer, chacun dans sa pratique, tous les éléments, formes et dynamiques qui font sens, pour soi et pour les groupes que l’on anime.

Références citées

Catherine Gayet, Entretien paru dans la revue Clés, 2002.

Peter Brook, Points de suspension.  Paris: Seuil, 1992.

Marc Thiébaud, Former à différentes dimensions dans les compétences d’animation – développer différentes orientations dans l’animation. Séminaire GFAPP, Lyon 2004.

 

Annexe 1 :

Différences dans les dispositifs et démarches d’accompagnement formateur

En ce qui concerne le dispositif général :

  • taille du groupe   (nombre de participants et d’animateurs)
  • provenance des participants  (degré d’homogénéité  –  même établissement ou non)
  • durée  (nombre de séances – durée et fréquence des rencontres)
  • mode de préparation et de suivi des séances
  • contrat mis en place
  • règles, cadre (de fonctionnement, d’éthique)
  • degré de formel – informel
  • degré de flexibilité dans la négociation (définition) du dispositif et son évolutivité dans le temps

En ce qui concerne les buts et objectifs :

  • accent mis sur les compétences et/ou sur les résultats professionnels
  • accent mis sur la personne et/ou sur les situations professionnelles
  • accent sur les aspects d’analyse – de résolution de problème
  • accent mis sur le travail réflexif et/ou sur les relations dans le groupe et/ou sur l’apprentissage des compétences de facilitation-animation, etc.
  • degré d’adéquation aux besoins et potentiels des participants

En ce qui concerne les personnes (accompagnantes et accompagnées)

  • statuts et compétences de la personne accompagnante
  • expériences de la personne accompagnante (par rapport à la démarche d’accompagnement et au champ professionnel des participants)
  • provenance / appartenance de la personne accompagnante, des participants
  • pré-requis pour participer
  • choix des personnes accompagnantes par rapport aux participants (même profession, même milieu de travail ou non)

En ce qui concerne la relation entre personne accompagnante et participants

  • responsabilités et rôles (fixes, tournant ; facilitation partagée – distribuée)
  • processus d’accompagnement – facilitation et d’élaboration (construction) de la démarche
  • degré de confrontation – soutien

En ce qui concerne l’animation – facilitation

  • étapes de déroulement
  • mode de structuration des échanges (plus ou moins spontané – réglé)
  • utilisation de la « co-animation » ?

En ce qui concerne les modèles, méthodes et outils

  • référentiel unique ou pluriel
  • modèle d’apprentissage utilisé
  • nature des théories, méthodes et outils  (+ pertinence, richesse, fiabilité)
  • accent mis sur les problèmes (déficits) – les ressources (potentialités)
  • utilisation de l’écrit dans la préparation (par les personnes qui présentent) ?

En ce qui concerne les « contenus » abordés

  • degré de définition préalable (ouvert, restreint)
  • orientation vers les aspects pédagogiques, éducatifs, relationnels, psychologiques, sociaux, institutionnels, etc.
  • degré de profondeur dans le traitement des contenus
  • degré d’implication personnelle, accents mis sur le cognitif, l’émotionnel, les comportements, etc.
  • place donnée au travail réflexif sur le groupe
  • accents mis sur le passé, le présent, le futur (avant – après)

En ce qui concerne les aspects d’action – formation

  • comment se fait la boucle d’apprentissage (apprendre – agir), comment est-elle soutenue, renforcée ?
  • suivi de l’action (utilisation de l’écrit, de séances à deux, etc.)

Mise en place de démarches d’accompagnement 

  • comment la demande de départ est-elle analysée ?
  • comment les démarches d’accompagnement s’inscrivent-elles dans une logique globale de formation continue ou dans d’autres logiques et pratiques?
  • dans quelle mesure l’adéquation avec les besoins des établissements / institutions est-elle assurée ?
  • quel coût est-on prêt à payer ? et qui paie ?
  • comment l’évaluation des dispositifs d’accompagnement peut-elle être faite (en termes de satisfaction des participants, représentations, comportements développés, relations, résultats pour les établissements / institutions, etc.)
  • dans quelle mesure vise-t-on la diversité (la complémentarité) des formes ou leur unicité ?
  • comment les personnes accompagnantes sont-elles choisies et dans quel « bassin de recrutement » ?
  • comment les participants sont-ils choisis, dans quelle mesure sont-ils volontaires, etc.
  • quels sont les enjeux pour les participants, pour la personne accompagnante, pour divers acteurs de l’institution, etc.

*

Annexe 2

Différentes variantes – Extrait de Thiébaud (2004)

« On trouve des formes variées de groupes d’APP, qui peuvent être caractérisés entre autres en fonction des buts visés.

L’accent est le plus souvent porté, à des degrés divers, sur un ou plusieurs des buts suivants:

  • La réflexion et la prise de recul par rapport au quotidien : prendre du temps pour réfléchir à sa pratique et remettre en question ses représentations et modèles mentaux.
  • L’efficacité de l’action : analyser les actions menées et élaborer de nouvelles pistes par rapport à des situations difficiles ou des projets complexes.
  • Le processus d’accompagnement et d’entraide : apprendre à aider et être aidé, s’offrir mutuellement soutien, feedback et confrontation, dynamiser la socialisation professionnelle.
  • L’apprentissage de la communication et du travail en groupe : modéliser un fonctionnement de groupe qui peut être transposé de manière utile dans ses activités et ses relations de travail quotidiennes.
  • L’acquisition de grilles d’analyse et de savoir faire : entraîner l’analyse de pratique, découvrir et expérimenter de nouvelles lectures et compétences dans l’aller et retour de la réflexion et de l’action.
  • La construction de l’identité professionnelle individuelle et collective : s’affirmer, s’autonomiser, évoluer et se transformer dans son rapport au métier.
  • Le développement de la personne : mieux se connaître, gérer ses propres ressources, savoir devenir.

Par exemple, le temps consacré aux différentes phases du travail de groupe, le type de questionnement mis en oeuvre (plus ou moins centré sur la personne ou sur les paramètres de la situation présentée et de son contexte), l’attention portée au développement des processus de groupe, etc. varient en fonction des buts.

En même temps, l’animation peut prendre des formes différentes et les compétences pour l’animation ne sont pas toutes sollicitées au même degré dans tous les cas.

Sur la base de la grille de lecture présentée dans le schéma ci-après, même si tous ces aspects sont largement interdépendants et doivent être présents à un certain degré, on peut observer certaines correspondances spécifiques :

  • Dans les groupes qui cherchent en premier lieu à analyser, en s’appuyant sur différentes grilles, les situations de manière aussi « objective » que possible, voire à développer des pistes d’action aidantes, les compétences de la dimension P seront particulièrement sollicitées, chez l’animateur et chez les participants.
  • Les groupes qui tendent à un maximum d’implication personnelle et centrent le travail sur l’individu, sa « subjectivité », ses émotions, ses besoins, ses représentations plus ou moins inconscientes, feront davantage appel aux compétences de la dimension I.
  • Lorsque la priorité est donnée aux aspects de formation, un temps important peut être réservé à développer les apprentissages à partir de la pratique, à modéliser et mettre en perspective des grilles de lecture, voire à entraîner des savoir-faire (compétences dans la dimension A).
  • Les groupes qui privilégient la communication et le soutien mutuel entre participants, la dynamique des relations, la synergie des ressources, requièrent une attention aux processus de groupe et un travail de régulation particulier (compétences dans la dimension R).

D’autres groupes proposent avant tout un cadre et une méthode de réflexion que les participants peuvent progressivement s’approprier et utiliser en fonction des attentes exprimées. L’animateur est en premier lieu un méthodologue, il facilite une cohérence dans les procédures et la construction d’un dispositif de travail (dimension F).

mth-2005

On peut aussi observer que la plupart du temps, la personne en charge de l’animation du groupe oriente le travail en fonction des compétences qu’elle a elle-même davantage développées.

Il s’agit ici bien sûr de tendances générales qui doivent être vues avec des nuances. D’une part, toute typologie a ses limites. D’autre part, il importe de prendre en considération aussi le fait l’animateur n’est pas seul, il y a une dynamique collective, un ensemble de ressources et de compétences dans le groupe qui comptent pour beaucoup. C’est là d’ailleurs un des éléments clés du dispositif d’analyse de pratiques. »

*

Annexe 3 :

Quatre éléments clés (invariants dans l’approche pratiquée) – Extrait de Thiébaud (2004) :

« Quatre éléments clés sont simultanément présents selon moi dans tout groupe d’analyse de pratique :

1)      L’apprentissage expérientiel : agir pour apprendre et apprendre pour agir

Le travail dans le groupe permet d’activer le cycle d’apprentissage expérientiel qui repose sur un processus de régulation continu (vécu, observation réfléchie, conceptualisation, action) en développant notamment la réflexion avant ou après l’action. Contrairement à la méthode des cas ou à l’approche par problèmes (problem based learning), on apprend à partir des vécus, des situations réelles par rapport auxquelles on cherche à accroître la capacité de compréhension et d’action.

2)      Un accompagnement centré sur la personne, qui l’implique et mobilise ses ressources

La démarche d’accompagnement par le groupe suit des étapes qui peuvent être résumées en quatre phases :

a)      La demande et la définition du focus de travail,

b)      L’analyse avec la personne de la problématique et de ses propres processus de représentation et d’interaction dans son contexte,

c)      L’exploration des possibilités d’action (étape parfois pas nécessaire),

d)      Le bilan et la généralisation des acquis (conceptualisation, entraînement et transfert de compétences).

A chaque phase, il s’agit de prendre en compte la personne qui présente une situation vécue et de favoriser son autonomie en lui permettant de s’approprier la réflexion et d’actualiser ses ressources.

3)      Un questionnement et une recherche en commun dans le groupe

L’analyse est un travail en groupe et par le groupe. L’animateur apporte un art du questionnement et non des réponses. Il s’interroge lui-même en permanence. Il vise à faciliter une recherche en commun de sens et un dialogue à même de produire une intelligence collective.  Le questionnement prime sur tout savoir d’expert. Ce qui importe avant tout, c’est la capacité à prendre conscience de la complexité, à relativiser les phénomènes, à formuler plusieurs analyses et, cas échéant, scénarios d’actions en mobilisant la synergie du groupe.

4)      Une posture réflexive et un regard « méta »

Le groupe d’analyse de pratique a pour but d’apprendre à élargir sa vision et, par conséquent, à multiplier ses choix d’action en fonction de chaque situation. Prendre du recul, avoir une plus vaste perspective, consiste, pour reprendre les termes de Bateson, à développer une « perspective sur les perspectives » et un « apprentissage de deuxième ordre » dans lequel les cadres de référence ou les schèmes de représentation plus ou moins inconscients peuvent être décodés et modifiés selon besoin. Le travail de méta-réflexion porte également sur les processus de groupe. »

 

 

Texte présenté en juin 2005 dans le cadre du 2ème séminaire GFAPP