Diverses manières de développer l'attention consciente dans les groupes d’APP


par Marc Thiébaud


« Ce qui est nécessaire pour une personne qui veut changer, c’est de changer sa conscience d’elle-même. »

Abraham H. Maslow

« Faites suivre l’action d’un temps de calme réflexion. De cette réflexion, suivra une action encore plus opérante. »

James Levin

« Si les portes de la perception étaient nettoyées, toutes choses apparaîtraient à l’être humain comme elles sont, infinies. Car l’être humain s’est emprisonné lui-même, si bien qu’il voit tout par les fissures étroites de sa caverne. »

William Blake

Le travail dans un groupe d’APP requiert beaucoup de disponibilité, d’attention, de concentration, de présence. En même temps, c’est une magnifique opportunité pour développer justement cette attention, pour l’affiner, l’élargir et l’ouvrir sur de multiples perspectives. Et pour prendre le temps de se recentrer, de trouver le recul et la « juste » distance par rapport à l’action quotidienne. Une des multiples richesses offertes par les groupes d’APP, si précieuse vu l’agitation, le stress et les changements accélérés que nous connaissons de nos jours.

J’ai eu l’occasion de travailler ce développement de l’attention et de la méta-réflexion dans différents groupes d’APP, en tant que participant, avec des collègues, en tant qu’animateur, et ces dernières années, également en tant que formateur à l’animation, dans des dispositifs qui proposaient des possibilités nouvelles d’apprentissage (y compris avec l’avantage de la co-animation de tels groupes de formation).

En règle générale, les participants avaient plusieurs années de métier et souhaitaient particulièrement bénéficier d’un espace de ressourcement, préservé des contraintes de temps habituelles. Le groupe se réunissait de préférence pour une journée, dans un lieu calme et agréable, et prenait le repas de midi ensemble.

Les quelques lignes qui suivent visent à donner un reflet – en vrac – de diverses manières dont j’ai cherché à développer cette attention consciente dans les groupes d’APP.

Lorsque j’anime un groupe, je suis imprégné de la démarche expérientielle et du cycle expérientiel d’apprentissage. J’ai tendance à systématiquement intégrer l’observation réfléchie et la méta-communication sur ce qui se passe ici et maintenant dans le groupe (dans le temps d’analyse et juste après), voire même à inviter les participants à expérimenter de nouvelles actions dans le groupe.

Il me semble en effet que l’on est si souvent tellement pris par le « quoi » (le contenu de nos analyses): le « comment », le processus (la dynamique du groupe, les relations interpersonnelles, nos modèles mentaux sous-jacents, etc.) sont parfois quasi oubliés. Le temps de l’APP en groupe permet d’y porter une attention privilégiée.

L’attention consciente requiert une présence du corps, du cœur, du mental, de l’esprit. Elle peut porter notamment sur soi, sur l’exposant, sur l’animateur et les autres participants, sur les interactions dans le groupe, son fonctionnement et son déroulement, sur les apprentissages individuels ou collectifs effectués, sur la demande et les contenus analysés.

J’ai constaté que lorsque les participants sont invités dès le début (et en continu) à développer leur attention et un regard méta-réflexif, ils y trouvent beaucoup d’enrichissement et de plaisir.

Je suis parfois amené à être assez actif dans mes interventions sur le processus, par des questions réflexives. Celles-ci sont cependant en principe adressées à l’ensemble du groupe. Les participants eux-mêmes, au fil des rencontres, suggèrent des questions et méta-réflexions.

Dans tous les cas, il s’agit de bien ajuster les interventions (exprimées toujours sous forme de propositions) au contexte, au groupe, au moment, etc.

Ce travail peut se faire :

–      en préambule, avant le démarrage du groupe et/ou en début de séance

–      durant une séquence d’APP (sous forme de pause méta-réflexives ou imbriqué dans l’analyse)

–      à l’issue d’une séquence d’APP (phase de bilan)

–      au terme d’une rencontre du groupe

–       entre les séances (sous forme d’exercices, ou à travers le suivi que les personnes donnent à l’analyse dans leur pratique professionnelle)

A chaque fois, le travail réflexif peut suivre différentes modalités (non exclusives l’une de l’autre) :

–      réflexion individuelle ;

–      mise en commun dans le groupe des réflexions (au gré des envies ou sous forme de tour de table) ; parfois cela peut se faire d’abord en duo ou en sous-groupes ;

–      élaboration au sein du groupe des apprentissages qui peuvent en être tirés (par exemple, liens à faire avec d’autres moments vécus dans le groupe ou transferts pour sa pratique) ;

–       régulation de la dynamique et/ou du fonctionnement du groupe d’APP.

Quelques exemples

De manière générale

La pause « méta » : c’est la forme la plus simple, que je propose le plus souvent d’emblée, au début de la constitution du groupe, un peu comme une règle : n’importe qui peut demander à n’importe quel moment une pause (que j’appelle « arrêt sur image ») dans le travail d’APP pour réfléchir quelques instants à ce qui est en train de se passer, ici et maintenant, refléter sur le processus ou demander un reflet des autres. On reprend ensuite au point où on en était resté, un peu comme si de rien n’était (même si l’arrêt sur image a bien sûr changé quelque chose au déroulement)

En début de rencontre de groupe

Pratiquement, j’interviens en invitant les participants dès le début de la première rencontre (par exemple après les quelques minutes de présentations personnelles) à avoir ce regard méta-réflexif en leur demandant par exemple: « sur quoi votre attention s’est surtout portée ? ».

Je peux leur poser la même question un peu plus tard lorsque les souhaits et les situations qui peuvent être travaillées sont brièvement exprimés (en une ou deux phrases). En effet, beaucoup de choses sont déjà révélées et la perception de chacun est bien sûr sélective.

Je peux aussi inviter les participants à réfléchir sur le processus de mise en place du groupe en leur demandant comment ils sont arrivés dans le groupe (ce qui les y a amenés), comment ils l’ont abordé (leurs craintes et espoirs) et comment ils voient la mise en place du cadre et des règles de fonctionnement du groupe  (travail de mise en perspective anticipée du processus).

Je les invite à imaginer des variantes possibles au déroulement de notre travail que nous pourrons une fois ou l’autre adopter à l’avenir.

Je méta-communique volontiers sur la relation que l’on établit et invite les participants à en faire de même.

Durant une séquence d’APP

Après que l’exposant a commencé, en formulant son attente au groupe, je peux demander aux participants de prendre une ou deux minutes de réflexion : «  qu’est-ce qui vous a frappé dans ce qui a été dit à l’instant ? »

Après quelques minutes d’exposé par la personne, je peux l’interrompre et demander  à chacun de réfléchir à la question suivante: « quelle(s) est (sont) la (les) préoccupation(s) principale(s) selon moi »  ou « quelle question j’ai envie de poser » et « quelle vision de la situation refléterait la question que j’aimerais poser ».

On peut éventuellement en faire ensuite le tour, les noter sur un tableau et essayer d’y mettre de l’ordre, de repérer des convergences et des différences.

Chaque participant peut réfléchir également comment il est porté à choisir une représentation plutôt qu’une autre, quels sont ses préférences ou ses freins, etc.

Lorsque les participants s’expriment sur ces questions, je demande à l’exposant ce que cela a pu lui apporter, puis on continue en l’écoutant dans la poursuite de l’exposé  et/ou en lui formulant quelques questions d’exploration.

Dans le travail d’analyse, il arrive que l’on fasse des liens avec les représentations sous-jacentes aux questions posées.

La réflexion en lien avec les hypothèses de compréhension formulées peut nous amener à nous interroger : « quel modèle mental sous-tend nos réflexions », « qu’est-ce qui fait que l’on privilégie plutôt ceci que cela, etc. » On retrouve souvent les mêmes tendances chez les personnes d’une séance à l’autre.

Un temps peut être consacré au partage des résonances, en veillant à rester dans la conscience du groupe et de ce que l’exposant a exprimé comme attente.

On se demandera aussi qu’est-ce qui est laissé de côté, comment on pourrait intégrer des visions complémentaires de la problématique, faire des liens entre toutes les hypothèses.

Parfois j’interviens pour demander « qu’est-ce que l’on est en train de faire « ou « de vivre ? » pour que l’on puisse méta-communiquer sur le processus (par exemple quand quelqu’un apporte des suggestions d’action alors que l’on en est à l’exploration) ; ou pour identifier le mode de communication dans le groupe en cours, etc.

On pourra également identifier ensemble les questions réflexives qui permettent de progresser : ainsi, lorsque quelqu’un pose une question qui ne débouche pas sur grand-chose, on peut faire un arrêt sur image et s’interroger : « comment approfondir la question ? ».

Par exemple, l’exposant dit qu’intellectuellement, il est au clair, mais qu’il se sent mal à l’aise pour faire ce qu’il souhaite. Un participant cherche à l’aider à dissiper son malaise (mais avec une approche qui voudrait lui montrer comment cela pourra(it) marcher ; ce qui n’arrange évidemment rien. On va donc chercher à explorer ce malaise en posant les questions qui permettent d’en voir la source (mais de manière transparente, explicite, dès le moment où les participants ont méta-communiqué sur ce qui s’était passé). Puis on pourra réfléchir ensemble à la manière dont le malaise a pu être exploré, Finalement, chacun transposera pour des situations de sa vie quotidienne (pour soi ou pour d’autres personnes avec lesquelles il est en interaction dans une situation où il y a malaise).

Je propose parfois que chacun fasse une synthèse pour soi de la compréhension développée dans le groupe (on peut ensuite l’exprimer à haute voix à tour de rôle avant de réfléchir ensemble à ce qu’il en ressort).

Je fais parfois des liens entre des observations faites par des personnes à différents moments concernant le processus du groupe.

J’invite à un moment ou un autre les participants à rester quelques minutes en silence, pour faire le point, assembler les idées, identifier où se porte leur attention (quels aspects ils tendent à privilégier) et la manière dont ils interviennent dans le groupe, etc.

Il arrive également que nous prenions conscience et nommions des isomorphismes entre des éléments évoqués dans les situations / pratiques exposées et des éléments vécus dans le groupe.

A l’issue d’une séquence d’APP

Le bilan du vécu permet de faire de faire un retour sur le cheminement vécu (déroulement de l’exploration et de l’analyse, les interactions dans le groupe, les apprentissages effectués, etc. ;nous refaisons ensemble le film du processus selon plusieurs angles; nous évoquons des variantes possibles du processus suivi.

Je peux poser une question du type: « qu’est-ce qu’on vient de vivre en terme de processus du groupe ».

En formation d’animateurs, nous avons utilisé la vidéo pour reprendre certains moments clés.

Au terme d’une rencontre du groupe et entre les séances

Nous évoquons parfois des similitudes entre différentes situations vécues, ou entre différents modes d’analyse utilisés ; les liens qui peuvent être tirés avec d’autres situations (du point de vue du déroulement, de la démarche) : situations déjà vécues dans le groupe, transferts dans la pratique (avec d’autres groupes de différents types auxquels les participants prennent part).

Un temps peut être pris pour que chacun puisse écrire ses observations et prises de conscience.

Je propose parfois un exercice pour la pratique professionnelle, qui peut prolonger le travail effectué. Par exemple, sous forme d’observation : voir annexe).

D’une séance à l’autre, on peut revenir sur ce que les participants ont vécu et en tirer des enseignements sur la manière dont on a perçu et analysé la situation à la lumière de ses nouveaux développements.

Pour travailler l’attention dans les groupes de formation à l’aniamtion, il est fréquent que l’un ou l’autre des participants n’intervienne pas directement pendant tout ou partie de la séquence d’APP. En tant qu’observateur, il prend note de certains éléments et en fait part ensuite au groupe et/ou donne des feed-back aux personnes qui le demandent.

Quelques effets constatés

Ce travail d’attention consciente présente bien sûr certaines difficultés, Pour l’animateur, il n’est pas facile de savoir choisir, sélectionner le moment et la nature de ces méta-réflexions. Le principe est avant tout de les stimuler chez tous les participants dans le groupe, pas nécessairement de les faire s’exprimer dans le groupe.

Il importe notamment de tenir compte de la capacité des participant à ne pas perdre le fil du travail d’analyse afin de ne pas « perdre quelqu’un en route » (tout le monde n’est pas toujours à l’aide avec cela) ; il y a le risque de s’égarer dans les multiples niveaux présents. Il s’agit également de bien gérer le temps que cela requiert.

Tout est question de dosage. Il est essentiel de procéder pas à pas, en veillant à réguler et méta-communiquer fréquemment avec les participants.

Les bénéfices d’un tel travail sont extrêmement appréciables.

En premier lieu, chacun réfléchit plus à lui-même et a moins tendance à projeter ses hypothèses et suggestions sur la situation de l’exposant. Tout le monde travaille aux liens qu’il peut faire avec ses propres situations et pratiques, ainsi qu’à sa façon de les construire et déconstruire.

Parallèlement, il est étonnant de voir que la transparence de la méta-réflexion sur le processus facilite à la fois le travail de l’exposant et le cheminement du groupe.

Je constate qu’ainsi, l’exploration par les questions est de très courte durée. Il n’est pas nécessaire de connaître 36.000 détails. Les personnes font plus rapidement des prises de conscience essentielles par elles-mêmes. Les prises de distance et recadrages sont facilités. En réfléchissant davantage en commun aux ressources et aux freins (affectifs et mentaux), il n’est plus nécessaire souvent d’aborder les options ou les scénarios d’action. Lorsque les peurs ou les croyances sont identifiées, le champ d’action peut s’élargir subitement.

L’attention à l’ici et maintenant (en parallèle à l’attention à l’exposant et aux contenus évoqués) donne accès à énormément de « matériel de réflexion ». Mais surtout, cela a des effets sur la dynamique des relations dans le groupe et sur les apprentissages. Notamment, cela favorise :

–       un équilibre dans les relations (l’attention n’est pas uniquement portée sur l’exposant, même s’il reste au centre) ; ainsi, le risque parfois rencontré de vouloir « quelque chose pour l’exposant » est moindre ;

–       une plus grande prise de recul et décentration par rapport aux contenus apportés ;

–       une mobilisation permanente de toutes les ressources dans le groupe ;

–       une prise de conscience plus « instantanée » des inférences, à priori, modèles mentaux à l’œuvre dans l’exploration et l’analyse ;

–       l’entraînement à la réflexion dans l’action

–       l’apprentissage des processus de groupe

–       une plus grande créativité et liberté dans l’animation

Ces développements sont bien sûr d’autant plus intéressants dans la formation d’animateur. En même temps, le défi reste le même, voire plus grand, à mesure que s’aiguise l’attention : comment traiter toute cette complexité ? Il y a une telle richesse de phénomènes dans un groupe d’APP.

Pour se donner des repères, nous construisons dans ces formations des grilles de lectures telles que présentées dans Thiébaud, 2004 (reprise d’une certaine manière dans l’exercice présenté en annexe, avec les dimensions concernant la production de contenus d’analyse (P), les éléments relatifs à chaque personne (I), les relations dans le groupe (R), le fonctionnement du groupe (F) et le développement des apprentissages et de l’intelligence collective (A).

Le défi consiste dans cette perspective à maintenir la conscience « en parallèle » de plusieurs dimensions (entre autres par une attention réceptive à des signes provenant de ces différentes dimensions et / ou tournant rapidement de l’une à l’autre).

Mais c’est dans la durée, avec la patience, à travers l’expérience réfléchie et partagée, que se développe la pratique. En intégrant en permanence la méta-réflexion dans le cours du travail du groupe d’APP, on constate que les participants sont de plus en plus conscients et à l’aise avec ce qui se passe et en mesure de réguler au fur et à mesure les processus dans et avec le groupe.

Il en résulte des vécus de plus en plus fréquents d’émergence et de synergies étonnantes.

Référence citée

Marc Thiébaud, Former à différentes dimensions dans les compétences d’animation – développer différentes orientations dans l’animation. Séminaire GFAPP, Lyon 2004.

Annexe :

Exercice d’attention à différentes dimensions à considérer dans l’animation d’un groupe

Cet exercice a pour but d’entraîner l’attention à différentes dimensions. Il gagne à être pratiqué à plusieurs reprises, par petites « doses » et peut s’effectuer dans un groupe d’APP comme dans n’importe quelle situation d’interaction.

Choisir un moment d’une rencontre dans laquelle on est observateur ou participant – sans être obligé de trop s’impliquer.
S’entraîner à modifier durant ce moment de rencontre, toutes les 2 ou 3 minutes, « l’objet » sur lequel est portée l’attention (« attention en alternance ») :

  • le contenu : ce qui est dit et ce que l’on observe,
  • le fonctionnement de la rencontre : cadre et règles de fonctionnement plus ou moins explicités, processus et étapes du déroulement, méthodes de travail,
  • la dynamique des interactions dans le groupe et la manière dont les apports des différentes personnes font synergie ou s’opposent,
  • le degré d’implication de chaque personne et le degré d’attention porté à chaque membre du groupe par les autres,
  • la qualité de communication : écoute, reformulation, questionnement, feed-back, définition de la relation, etc.

Interrompre par moment l’exercice « d’attention en alternance » pour :

  •  identifier la plus ou moins grande facilité rencontrée avec ces différents « objets » d’attention,
  • repérer la façon dont on peut aiguiser, affiner son attention,
  • réfléchir à la manière dont on tend à être sélectif dans ses observations.

Poursuivre l’exercice « d’attention en alternance » en repérant et notant les pensées qui surviennent, les inférences et hypothèses que l’on peut être amené en observant les diverses dimensions ci-dessus (différenciation entre observations et inférences)
Consacrer quelques moments ultérieurement à prendre conscience des enseignements qui peuvent en être tirés (il sera peut-être intéressant d’y repenser ou d’en reparler).

 

Texte présenté en juin 2005 dans le cadre du 2ème séminaire GFAPP