L’analyse des pratiques professionnelles « forme », « transforme », « accompagne », « entraîne »… A quoi, comment ?


par Mélanie Tsagouris

 

Soudain, en relisant le programme de notre deuxième séminaire, naissent en moi de nouvelles questions, sur ce que l’on appelle « formation » à travers l’analyse des pratiques professionnelles. Je tente donc de définir ce mot, et de voir les spécificités de ce qu’on pourrait appeler « formation » en ce qui concerne l’APP.

La définition du mot

Le petit Robert, me dit d’abord concernant ce mot « action de former, de se former » donner l’être et la forme, (l’ensemble des contours, d’un objet, d’un être, résultant de sa structure, de ses parties ; synonymes : apparence, aspect, configuration, conformation, contour, dehors, extérieur, figure…) mais aussi, concevoir, engendrer, faire exister…

Il dit aussi « éducation intellectuelle et morale d’un être humain ; moyens par lesquels on la dirige, on l’acquiert »

Ou encore « Ensemble de connaissances théoriques et pratiques dans une technique, dans un métier ; leur acquisition »

Deux choses remarquables :

–          le mot d’abord renvoie à la forme : que le dictionnaire définit comme quelque chose d’extérieur, le dehors, le contour…

–          puis à quelque chose qui naît, quelque chose qui ressemble à un début, avant l’existence ; ainsi on trouve dans les synonymes de « formation » « création, fondation »

Classiquement, on détermine deux axes à la formation :

–          la formation de type universitaire, censée, fournir, un bagage culturel, qui sera utile au formé durant toute sa vie, le terme de bagage renvoyant, à un long voyage, pour lequel, il nous faudrait anticiper, nos besoins pour savoir quoi emmener en expédition.

–          L’apprentissage des gestes propres à un métier, à une pratique.

Dans les deux cas, on considère de prime abord, qu’une formation donnée est une étape, préparant à une seconde étape, qui serait celle de la mise en pratique. Une étape qui donc suppose un terme, une fin – quitte à passer ensuite, ou tout au long de sa vie à d’autres formations, ou même quitte à approfondir sa formation, à élever son niveau de compétences, à aller plus loin –  mais reste l’idée, d’un passage… de quelque chose qui ne stagne pas…

I-   Qu’en est-il de l’APP ?

S’inscrivant dans le présent de la situation étudiée, elle fournit peu de bagages culturels, quant aux pratiques, elle les reconnaît singulières, uniques, reliées au contexte, à la personne qui les met en œuvre, ce qui rend presque impossible l’idée qu’une « bonne ? » pratique serait à transmettre par un temps plus ou moins long d’APP, telle qu’on le conçoit pour un boulanger ou un jardinier, par exemple.

II-   Et pourtant l’APP « forme »

Comparaison de la notion de « formation » dans quatre dispositifs étudiés :

–          Le GAP (groupe d’accompagnement professionnel) Rencontre avec Gérard WIEL)

–          Le GEASE (groupe d’entraînement à l’analyse des situations éducatives) Rencontre avec Richard Etienne

–          Le SAS (Soutien au soutien) Rencontre avec Jacques Lévine

–          Le groupe Balint Rencontre avec Bernard Pechberty

(les citations, ici transcrites, sont la transposition d’entretiens oraux, et contiennent parfois, la marque de cette oralité.)

C’est incontestable, l’APP forme, d’abord parce qu’elle figure, dans les plans de formation des IUFM, responsables de la formation initiale des enseignants, mais aussi dans les plans de formation continue.

Pourtant, l’idée que chacun des « experts » se fait de la notion (ou pas) de formation me semble plutôt faire partie des variables, que des invariants.

Pour Gérard Wiel, il s’agit d’abord, « d’un temps d’accompagnement » qui trouve sa place, dans un cursus plus vaste de formation, mais qui s’en distingue par sa spécificité :

« Je pense qu’il y a des temps d’accompagnement dans un parcours de formation. C’est à dire qu’il y a des temps où, dans une institution, il va y avoir des moments d’accompagnement, où je vais clairement prendre la posture d’accompagnateur. Mais ce temps là est provisoire. […] 

« Le but du jeu n’est pas de débattre sur les propositions qu’une personne fait à une autre car nous ne sommes pas dans une logique de formation mais dans une logique d’accompagnement de la personne » Gérard Wiel

Pour Richard Etienne, le GEASE,

« est d’abord un outil de formation »

« Dans les objectifs et les effets constatés, ce sont essentiellement des effets de transformation des habitus, donc la transformation c’est de la formation »

Le Robert, encore : origine du mot « trans » au-delà « formare » former

Première définition « action de transformer, opération par laquelle on transforme.

Synonymes : conversion, amélioration, changement

Une définition qui montre un passage d’un état à un autre

Et puis une seconde définition, qui bien qu’avant tout, physique, chimique ou biologique n’en est pas moins intéressante :

« Action de SE transformer : transformation de l’œuf, transformation d’un mouvement, en chaleur, etc… »

Il s’agirait donc d’une formation au sens d’une trans- formation, un glissement vers un autre mot, pour traduire, un changement, en profondeur du professionnel, (et du personnel, puisque Richard Etienne évoque aussi cette dimension)

Le terme « habitus » renvoyant quant à lui, à des référents sociologiques et notamment à Bourdieu.

Pour Richard Etienne, il y a bien plusieurs niveaux, aux changements provoqués par l’analyse de pratiques :

« c’est une transformation aussi bien au niveau des personnes qu’à celui des groupes et des équipes, qu’au niveau des institutions » 

Il précise encore, « le principe d’action » de ce mode de formation qu’il qualifie de « socio-constructiviste »

« C’est-à-dire : ils l’ont appris puisque j’ai crée les conditions pour qu’ils l’apprennent et que je les ai accompagnés et non pas parce que je leur ai transmis par une courroie.

Le GEASE ne produit pas de connaissances, au sens universitaire du terme, c’est à dire accroître le savoir […] c’est  un dispositif de co-formation qui agit d’autant plus qu’il s’inscrit dans le temps »

Chez  lui aussi, donc, apparaît la notion d’accompagnement, mais davantage comme un moyen plutôt qu’une finalité.

Et enfin, en ce qui concerne le contenu, l’objet de la formation, il indique :

« C’est  le groupe qui développe des compétences. Les compétences sont individuelles et personnelles sûrement puisqu’on est dans l’entraînement à l’analyse et qu’on développe les compétences d’analyse pour que les gens puissent ensuite dans l’action les anticiper et accélérer les procédures »

« Transformation » est un terme qui apparaît également dans les propos de Bernard Pechberty, à propos du groupe Balint

 « C’est du côté des processus psychiques et relationnels de transformation. Si je reprends  de ce que dit René Kaës  même de « processus de déformation »…

«  il y a un moyen de faire un lien entre ces aspects de la personnalité – qui sont disjoints, coupés de par la formation entre quelqu’un qui connaît, qui doit avoir un savoir et c’est essentiel évidemment pour être professeur – mais en même temps le lien psychique ; entre l’affect, le savoir, la connaissance de soi et les autres, en situation, en groupe, en institution ; c’est quelque chose qu’il faut pouvoir, pas explorer, mais pouvoir laisser émerger avec l’accord de la personne il me semble ; dans mon optique la professionnalité a tout à y gagner. La transformation oui, déformation au sens positif du terme. »

C’est dans ce dispositif qu’apparaît, le plus fortement une dimension personnelle, au processus de transformation.

Est affirmé également, l’objectif de travailler « la professionnalité ».

Pour Jacques Lévine, le soutien au soutien est :

« une formation à la relation. Essentiellement »

En référence à Bion, il définit ainsi le changement attendu :

« C’est passer […] de l’émotion non pensée à la pensée de l’émotion. Toute relation implique de laisser pénétrer en soi l’émotion provoquée par la situation mais implique aussi de s’en mêler, d’en garder quelque chose, car si on n’en garde pas quelque chose, c’est comme si on n’avait pas le matériau sur lequel ensuite on peut travailler pour donner du sens. »

« C’est la formation à une relation dont on s’imprègne et dont on se dégage. »

«  C’est cette décentration, cette capacité de repenser »

Il y a, pour lui, apparaissant comme premier, ce lien à l’élève, à l’enfant… ce va et vient, à travailler, à modifier, à transformer, entre soi et celui dont on a la charge éducative, avec la visée précise de rouvrir des possibles dans la relation et le projet éducatif.

« ça comporte cette idée qu’il y a un au-delà de l’apparence »

Le soutien au soutien, ouvre donc sur la prise en compte de l’autre, dans ses trois dimensions :

–          ce qu’il exprime, représente

–          la dimension accidentée de ce qu’il exprime, et

–          une possibilité d’en sortir, un devenir, un avenir possible, un futur.

« La formation à la relation implique cette écoute, ce regard tripolaire sur l’autre. »

C’est une « transformation sur le plan de la relation prise dans sa globalité, c’est-à-dire sur le plan de l’image qu’on a de l’autre, et sur l’image identitaire. »

Puis finalement apparaît un autre mot, que je vous livre :

« Formation à la relation et formation à la modification, je ne parlerai pas de transformation mais de modification. »

Le dictionnaire me donne la définition suivante : « changement qui n’affecte pas l’essence de ce qui change »

En quoi le rapport au groupe est-il formateur, accompagnant ?

Il est un invariant important, aux conditions d’efficacité de la formation par l’analyse de pratiques, qui est la nécessaire régularité et répétition dans le temps, de l’exercice…

Me reste encore une question au regard, de la définition de la formation que j’ai donné au départ, d’un temps limité, d’un bagage à constituer…

Quel que soit le dispositif _il me semble qu’il s’agit là aussi d’un invariant_ il s’agit de se doter d’outils d’analyse, de compréhension, de capacité de penser et d’agir sur une situation.

Sans doute, le groupe est-il un des moyens de travailler, d’enrichir, nos capacités à analyser…

Sans doute également, hors du groupe, nous faisons l’hypothèse, que chacun de ses membres, puisse se sentir symboliquement accompagné, enrichi du travail d’analyse mené dans le groupe d’APP.

L’objectif est-il d’être capable, de mener seul l’analyse d’une situation, telle que le faisait le groupe ?

A minima une exigence serait sans doute, de ne pas rendre chacun dépendant du groupe, en attente du prochain travail, pour pouvoir penser et agir.

Là encore, la différence des termes employés par les experts me semble éloquente :

« L’accompagnement » , tel que le propose Gérard Wiel, n’implique pas, cette notion d’étape définie, mais plutôt de recours, au groupe, à l’altérité, à des moments donnés.

Le dictionnaire définit l’action d’accompagner comme suit : « (idée de mouvement), se joindre à quelqu’un pour aller où il va en même temps que lui, aller de compagnie avec »

Synonymes : conduire, escorter, guider.

La notion de « soutien » mise en avant par Jacques Lévine me semble assez proche de cette idée, de recours.

Le dictionnaire fournit à ce mot les synonymes suivants : « aide, support, appui, protection, secours »

Pour Richard Etienne, la notion « d’entraînement » est une spécificité du GEASE :

GEASE est quelque part un dispositif de co-formation qui agit d’autant plus qu’il s’inscrit dans le temps […] C’est vraiment la spécificité du GEASE par rapport à d’autres dispositifs c’est bien cette volonté de formation par l’entraînement, pas uniquement par la découverte.

C’est un groupe d’entraînement […]  Par rapport à tous les groupes d’analyse de pratiques, d’analyse de situations, d’analyse du travail, à ma connaissance c’est le seul qui mette autant en avant […] la notion d’entraînement et c’est un terme qui est repris dans deux champs : le premier champ c’est le champ de l’éducation physique et sportive […] C’est la répétition qui est à la base des vertus opératoires, je pense, de l’ensemble des analyses de pratiques. »

En songeant à la référence sportive du terme, je me dis qu’on pourrait concevoir que l’APP, est une méthode d’entraînement, qui nous rend efficient, si on la pratique, ce qui distinguerait ce mode de formation, de la définition que j’en ai donné au départ… Comme dans la pratique de la course à pied, il n’y a que si, je me soumets, à l’entraînement régulier, des exercices qui la favorisent : étirements, musculation, etc… que je parviens à atteindre mes objectifs, en course. Si je cesse l’entraînement, mes performances diminuent, même si je ne perds pas tout, même si je dispose de capacités construites, lorsque je m’entraînais.

 

Texte présenté en juin 2005 dans le cadre du 2ème séminaire GFAPP