Essai de compréhension des problèmes liés à la place de l’APP en groupe dans les processus de formation : l’exemple de l’IUFM de Corse


par Yann Vacher

Contexte

Cette réflexion se base sur l’analyse de la situation de mon établissement et des difficultés de mise en place de processus d’APP en groupe. J’enseigne et coordonne la formation  des enseignants du second degré dans le cadre de l’IUFM de Corse. Ce petit établissement (200 étudiants PLC1, 40 étudiants PLC2, 33 enseignants statutaires toutes disciplines confondues) nécessite de cumuler les fonctions de formateur et d’évaluateur. Dans ce cadre, l’établissement n’a jamais lancé de réelle politique de travail commun. L’arrivée  d’une nouvelle équipe à la  direction (il y a 3 ans et dont je fais parti) a permis de se lancer dans une réflexion sur les contenus et modalités de formation. Après 2 ans de mise à plat, les processus d’APP en groupe sont apparus, pour une partie de l’équipe, comme un dispositif souhaitable dans la 2ème année de formation. La conception de l’APP que nous sommes quelques uns à défendre s’articule autour de plusieurs principes :

–          Volontariat

–          Confidentialité

–          Non interférence avec les processus d’évaluation

–          Le tout dans le cadre d’une formation professionnelle impliquant le respect de la personne.

Cette tentative se confronte au quotidien, à un certain nombre de difficultés que je me propose d’étudier ici (l’intérêt de cette analyse se limite donc peut-être à ce contexte). Cette proposition de réflexion se base sur l’analyse de questionnaires écrits (formateur), sur les échanges relevés lors des réunions d’équipe (direction et formateur), et sur les bilans effectués bi annuellement avec les stagiaires (généraux et discipline EPS). Enfin, les hypothèses émises ne sont que la formalisation de ma perception du processus et « l’objectivité » de l’étude est alors dépendante de la diversité des moyens de recueil  des informations et de ma propre histoire qui les conditionne.

Les différents interlocuteurs : problématique des enjeux

En tant que dispositif de formation l’APP en groupe se positionne au cœur d’un système d’acteurs :

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Chacun des acteurs entretenant avec les autres et avec l’APP  un réseau de relations basé sur des enjeux propres et/ou communs.

1. Enjeux et relations entre les interlocuteurs

Les enjeux du point de vue de l’institution :

  • l’atteinte de ses missions de formation (être légitime)
  • la validation de cette atteinte (être crédible)
  • le fonctionnement quotidien : emploi du temps, moyens matériels de fonctionnement (être lisible, visible)

Les enjeux  du point de vue de l’équipe de formateur :

  •  la mise en place de processus d’enseignement permettant l’atteinte des missions de formation fixées par l’institution (être « efficace » dans la transformation du public)
  • la mise en place de procédure de validation de cette atteinte.

(finaliser le processus par des objectifs évaluables)

  • le fonctionnement quotidien : emploi du temps, moyens matériels de fonctionnement (fonctionner)

Les enjeux  du point de vue du public formé :

  • être formé en vue d’une « efficacité professionnelle » (s’adapter aux futurs contexte d’intervention)
  • être validé (accéder à la titularisation)
  • le fonctionnement quotidien : emploi du temps, moyens matériels de fonctionnement (fonctionner)

Les enjeux propres de chaque interlocuteur semblent, en première lecture, compatibles avec ceux des autres et s’organise autour de la nécessité:

–          de transformer les pratiques professionnelles du professeur (considérant le stagiaire comme un professionnel non formé)

–          De valider ces transformations.

–          d’organiser le fonctionnement quotidien qui permet d’atteindre et de valider ces transformations

2. Enjeux et relations des interlocuteurs avec l’APP

Lien entre l’institution et l’APP :

  • Du point de vue des missions :

l’APP,  en tant que dispositif visant la transformation des pratiques professionnelles, peut s’inscrire dans le cadre de l’atteinte des missions de l’institution soit par délégation à l’équipe de formateur soit en décidant d’insuffler la dynamique du processus.

Cependant les missions, au niveau de l’institution, sont matérialisées par des référentiels normatifs et une exigence de temporalité (cadre de l’année de formation) et cette double composante peut entrer en opposition avec la mise en place de processus d’APP en groupe :

–          par la difficulté/impossibilité/incompatibilité avec le cadrage normatif, l’objectif de l’APP pouvant se situer dans le « devenir singulier » plutôt que dans « l’être normé »

–          par l’impossibilité de cadrage temporel, l’objectif de l’APP étant inscrit dans le présent et le futur sans discontinuité ni échéance.

  • Du point de vue de la validation :

Pour les mêmes raisons que les missions, l’APP peut-elle rentrer dans le cadre de la formalisation des normes à atteindre qu’impose les procédures de validation ?

Du point de vue du fonctionnement :

L’APP semble compatible avec les nécessités d’affichage du fonctionnement dans la mesure ou elle répond aux exigences de planification des lieux et temps de formations. La question reste de l’adéquation des volumes horaires et moyens enseignants alloués aux dispositifs et objectifs de l’APP dans le plan global de formation.

Lien entre l’équipe de formateur et l’APP :

  • Du point de vue des transformations visées :

Les formateurs sont issus pour la plupart d’une discipline et interviennent à la fois en 1ère et 2ème année. La 2ème année est alors entrevue comme l’approfondissement de la 1ère qui est elle-même contrainte par le concours à une vision disciplinaire/ académique/ transmissive. Les collègues font état de lacunes importantes des stagiaires dans le domaine des connaissances disciplinaires. De ce point de vue la formation au métier d’enseignant n’est que secondaire et ne peut intervenir qu’après avoir renforcé les compétences didactiques. Les horaires de formation sont donc consacrés en priorité à l’approfondissement de la maîtrise des connaissances disciplinaires (programme, progression, etc) et à l’acquisition des procédures « standardisées » d’évaluation. Les moments consacrés à l’analyse des pratiques sont actuellement vus comme les moyens de faire apparaître les « erreurs » et donc un biais d’introduction des « corrections » (Ce constat n’est pas représentatif de la totalité de l’équipe mais d’une importante majorité cf étude et réunions de concertation). Les collègues délèguent donc actuellement la part analyse de pratique aux modules de formation commune En ce qui concerne ce domaine de la formation générale, les collègues effectuent un constat de méconnaissance totale en sciences de l’éducation (au sens large). Leur choix est en conséquence d’effectuer en priorité un enseignement magistral des connaissances rudimentaires (théorie de l’apprentissage, connaissance du système éducatif,etc…). Après concertation le choix a été d’effectuer ces apports par l‘intermédiaire d’exposés prétextes aux apports thématiques magistraux. Cette solution qui peut tendre vers l’analyse de pratique est d’une part bloquée par l’absence de compétence des enseignants chargés de ces formations dans le domaine de l’animation de Groupe d’APP et d’autre part par l’absence de structure modulaire permettant la mise en place du volontariat. En résumé l’APP n’est à l’heure actuelle pas connue sous la forme autour de laquelle nous échangeons et les enseignants font rapidement preuve d’une méfiance quant aux procédures qui remettraient en cause la priorité de la remise à niveau des connaissances (deuil de la toute puissance ?). Cependant ils envisagent aisément que des groupes d’APP soient mis en place hors de leurs enseignements et sans amputer leur volume horaire.

  • Du point de vue de la validation :

Les collègues « disciplinaires » ne se posent pas cette question puisque dans le cadre de l’enseignement transmissif la rétention et la rétrodiction suffisent à attester de la compétence. En ce qui concerne le domaine de la formation commune la question se pose de façon aigue et l’analyse de pratique conçue comme non compatible avec les processus d’évaluation n’offre pas de perspective de réponse.

  • Du point de vue du fonctionnement :

Hors mis les risques de perte de contrôle des contenus de formation, les collègues accepte la logique de mise en œuvre des groupes d’APP.

Lien entre le public formé et l’APP :

  • du point de vue des transformations :

(bilan effectué après entretien, réunions bilan et essai de mise en place d’un groupe d’APP dans la discipline EPS dans laquelle j’enseigne)

Les professeurs stagiaires  orientent (en majorité) leur demande vers l’acquisition de recettes pédagogiques. Cette demande se justifie selon eux par l’urgence des situations qu’ils rencontrent sur le terrain et la peur de perte de contrôle qui en découle. De ce point de vue les stagiaires volontaires en EPS sont ceux qui ne développaient pas de stress d’avant enseignement et étaient alors demandeur de stratégies expérimentales. Outre cette minorité « aventurière », un 3ème profil de stagiaire  se dessinent, celui du modèle du professeur savant. Ce dernier est demandeur de connaissances didactiques qui suffiraient dans le cadre d’un modèle transmissif à assurer de la compétence de l’enseignant. Face à ce constat le lien qui unit APP et public formé semble hétérogène mais majoritairement orienté vers une appréciation négative qui se justifie par l’exigence de résultats dans l’urgence ou l’inutilité de procédure visant à explorer des pratiques qui au final doivent être normées. Seul un public déjà engagé dans un processus réflexif (vers soi et non vers la norme) semble demandeur de mise en place de groupe d’APP, ce constat renforce l’idée de l’importance du principe de volontariat.

  • Du point de vue de la validation :

Dans ce cadre la validation, qui est perçue parfois comme un chantage ou une angoisse professionnelle et personnelle, n’apparaît pas comme compatible avec les processus d’APP. La validation constituant un élément aux enjeux multiples (sentiment de compétence, rôle social, financiers…) l’incertitude et les remises en cause produites par les procédures d’APP apparaissent comme une prise de risque non nécessaire au vue des procédures déjà existantes.

  • Du point de vue du fonctionnement :

Le souci du fonctionnement ne semble pas préoccuper les professeurs stagiaires. Cependant ils témoignent régulièrement d’un souci d’économie de temps en vue de se consacrer à leur préparation de cycles et séances. Cette demande ne semble pas partager par les stagiaires dont le profil est tourné vers l’analyse réflexive, ces derniers sont mêmes demandeurs de créneaux d’APP.

3. Synthèse

Si le fonctionnement de groupe d’APP ne semble pas rencontrer d’opposition absolue et ce chez tous les acteurs du système, la base du volontariat aurait pour conséquence de différencier les apports de la formation. C’est dans ce domaine que semblent apparaître les plus grandes difficultés. En effet l’institution, l’équipe enseignante et la majorité du public formé semble s’accorder sur le caractère normatif de la formation et s’il n’y a pas de refus de principe  sur la mise en œuvre de groupe d’APP cette dernière n’apparaît qu’en complémentarité  et à placer après avoir transmis l’essentiel de la connaissance sous une forme magistrale ou détournée finissant tout de même par y aboutir.

En dernier lieu le problème de la validation certificative, conçue comme un pilier de l’édifice éducatif français, ne semble guère s’accommoder de l’incertitude que crée l’APP.

En résumé, par tradition de fonctionnement, absence de formation des personnels ou angoisse des publics et formateurs, l’APP apparaît à l’heure actuelle comme un possible non essentiel. Faisabilité, légitimité et crédibilité articule donc un système autour duquel les réflexions doivent permettre de modifier cet état de fait.

Pour finir, cette contribution ne vise pas à l’évolution directe ou la résolution de la situation mais à l’exposé comme moyen d’approfondissement des hypothèses de compréhension.

 

Texte présenté en juin 2005 dans le cadre du 2ème séminaire GFAPP