Tentative pour cerner ce que je mets sous le terme de «processus»


par Marielle Billy

A la différence de la « démarche » qui peut se décrire car elle est objectivable et se conçoit comme un objet extérieur à moi auquel j’ai recours, le processus, lui, relève de l’intériorité d’un mouvement, ou d’un arrêt du mouvement : je me sens vivre un processus alors que j’utilise une démarche.

De plus, avec une même démarche, le processus peut être radicalement différent car il relève beaucoup de ce que sont les membres du groupe en présence et du positionnement de l’animateur.

J’insisterai ici plus particulièrement sur le processus « psychique » ; il y a aussi à considérer un autre niveau, peut être plus « épistémologique » : la nature de l’enchaînement du travail, la dimension temporelle de celui-ci ( sa scansion et le pourquoi ), la réflexion sur le cadre – le pourquoi et le comment du cadre -, la conception de la parole et de son rôle, les champs explorés lors des hypothèses, la réflexion sur la démocratie en jeu dans le travail et sur ses fondements …Donc, d’autres pistes de réflexion …

Evoquer le processus psychique d’un groupe se fait en lien avec ce que je vis dans ce groupe, ce que je repère de mes propres réactions, et en écho, des réactions des autres. En tant qu’animateur, je suis dans le groupe, même si ma place est différente. Je peux mesurer le processus en fonction de ce qui se passe pour moi ; l’animateur est pris lui même dans la dynamique des relations, il est impliqué et sa présence a des effets (élément faisant partie de la posture clinique ). A partir de ce que je repère de ces effets  et des effets inter-subjectifs des personnes en présence, je commence à construire à tâtons un sens qui ne vaut que par ce qu’il devient : la connaissance se construit dans l’acceptation de la méconnaissance. Ceci signifie qu’il n’existe pas de sens pré-repéré par l’animateur et que celui-ci chercherait à faire éclore ; à proprement parler, l’animateur n’en sait pas plus que les participants. La différence  réside dans sa posture et son écoute ( et sa conception de la clinique ) qui lui permettent de repérer des mouvements, des paroles, des retours de thèmes, des silences, et aussi ce que tout cela « lui fait » ( et bien sûr, de poser et de tenir le cadre ). Cette posture dedans-dehors lui permet de laisser les autres chercher et de favoriser des liens, de rapprocher deux interventions, … mais pas de délivrer le sens, car le sens est construit par chacun, à l’aune de ce qu’il est à l’instant T.

Le processus devient sensible à chacun (ou pas) dans la mesure où il le cerne dans son intériorité propre et non par un discours sur le processus, ou une explication, délivrés par l’animateur.

Si en APP, le travail vise entre autre, à ce que les personnes puissent revisiter une situation dans l’après-coup du récit et des hypothèses, pour mesurer « qu’ils y sont pour quelque chose », cela suppose que la plus grande liberté soit laissée à chacun ( jusqu’au silence total ou à la défection ). Cela suppose aussi que l’animateur considère qu’il y est pour quelque chose lui aussi, dans cette situation présente.

Cette conception nous éloigne considérablement d’une autre qui ferait de l’animateur le détenteur d’un savoir établi, clos, dont il ferait bénéficier les autres ( parce qu’il aurait compris avant les autres – je fais allusion à des interventions « interprétatives », au sens de « explicatives » ).

Bien sûr, l’animateur a des connaissances, il connaît des éléments de théorie, il maîtrise une démarche par exemple, mais pour ce qui est du processus interne de chacun et du groupe, il ne sait rien, il accompagne ce qui se passe. Ainsi peut-on poser que chacun est placé en posture d’auto-théoriser ce qui se passe pour lui : ceci signifie qu’il devient apte pour lui-même, à repérer, à distinguer des liens, du sens qui se construit, des réalités qui deviennent objets de questions, qu’il met des mots sur le vécu et peut repérer, par exemple, ce qui se répète pour lui à travers diverses situations …

L’essentiel du travail réside en quelque sorte dans le fait de permettre du déplacement : au lieu de rester figé devant une réalité elle même vécue comme figée dans une seule signification, au lieu de rester pris dans ce sens imposé ( = je me sens prisonnier d’un état de fait sur lequel je ne peux rien ), j’opère un changement, un déplacement – littéralement, je change de place – déplacement du regard sur soi, sur l’autre  (tout ce « travail » sur l’altérité de soi à soi et par conséquent de soi à l’autre)…

Ce déplacement n’est effectif que si je le construis moi même, si je décolle moi même le sens de la réalité, si je me sens me déplacer dans ce travail même. Ceci est un des éléments du processus observable par soi et pour soi. L’animateur peut, lui, repérer des effets de sens, des moments particuliers où les personnes sont en train d’accéder à une pensée de leur expérience, avec parfois une forme de jubilation, ou d’émotion (comme dans un effet de « rencontre » ).

Il n’est pas besoin de « savoir » ce qui s’est déplacé en moi, l’important est le repérage du mouvement, l’expérience du mouvement. Mais on peut faire l’hypothèse qu’après plusieurs séances, certains repèrent pour eux mêmes la nature de ce déplacement et affinent leur propre « théorie », ou « pensée », sur leur mode d’implication dans la réalité.

Il s’agit d’un déplacement psychique, qu’on peut parfois assez facilement décrire grâce à des éléments théoriques (mécanismes d’identification, de projection, relation transférentielle). Mais l’important n’est pas là, il se situe dans ce ressenti très particulier d’une prise de recul, d’un écart entre la situation et ce que l’on peut s’en dire, du repérage plus lucide de ce qui se joue pour soi.

Cette connaissance en construction n’est possible que s’il en est de même pour l’animateur, qui de son côté, pour lui, fait cette lente élaboration. Ceci est au centre de son positionnement et fait de lui quelqu’un qui travaille avec les autres, comme les autres, et non celui qui a compris avant les autres.

Le travail d’analyse au sein du groupe, et donc son processus, est aussi influencé par le travail « intérieur » de l’animateur : il y est « pour quelque chose » lui aussi, bien au-delà de la démarche utilisée. Son mode de présence au groupe, sa façon d’analyser pour lui-même le processus vécu, jouent sur le travail du groupe.

Le processus apparaît donc comme une sorte de mouvement psychique qui s’auto-observe, et peut être s’auto-théorise, et qui donne le sens au travail.

 

Texte présenté en juin 2005 dans le cadre du 2ème séminaire GFAPP