Fonctionnement de la liste GFAPP : place de l’exemple


par Marielle Billy

Je me pose cette question à partir d’un ressenti général sur nos échanges : il me semble que l’exemple y tient une place trop minime, que nous préférons souvent intervenir à partir de propos généraux sur ce que nous faisons, de considérations d’ensemble sans émettre suffisamment de parole singulière. Les échanges sont très riches, proposent de nombreuses entrées et pourraient encore se bonifier par le recours plus clair aux exemples.

Comment fonctionne la liste de ce point de vue ?

Par exemple, C. interroge la liste sous l’intitulé « devoir de vacances », elle décrit une séance d’APP et ponctue son texte de questions.

Le choix de l’exposant :

10 participants sur 10 ont une situation à proposer. C`est la première fois que j`ai à gérer une telle situation ! J`improvise rapidement des tours de tables successifs en demandant aux participants de voter (à main levée) pour la situation qui leur paraît la plus « intéressante » à analyser.

Au troisième tour de table il ne reste plus que deux situations : Le cas d`un enfant de CE2 qui n`est pas encore entré dans l`écrit et Comment poser un cadre sécurisant et stable dans une classe (cycle 3)?

C´est le deuxième cas qui a finalement été choisi par le groupe.

Il se trouve que dès le début, c`est cette situation-là que je souhaitais voir exposer…

Est-ce que j`ai influencé le choix et comment?… Attitude corporelle? les PE2 connaissent-ils mes préférences? Se sont-ils sentis concernés par le problème posé ???

Est-ce que le vote à mains levées a pu avoir une influence ?

Que pensez-vous du fait qu`aucun participant n`ait réclamé le vote à bulletins secrets?

Comment analysez-vous cette situation?

Avez-vous vécu des expériences semblables et comment les avez-vous gérées?»

Elle fait surgir une situation concrète en interrogeant la liste. Ensuite J. la questionne sur l’isomorphisme possible entre ce qui se joue dans la séance même et les situations de classe abordées. Ces questions restent en suspens.

Puis Cat. fait écho en donnant un compte rendu du plan de travail avec des débutants, mais ce texte fait état davantage du mode de travail et du déroulement que de questions sur les difficultés rencontrées, sur l’identification des craintes.

De là surgit le thème de la neutralité et tout un échange a lieu sur neutralité – transfert – contre transfert. Dans cet échange, interviennent des petits bouts de ressenti mais le lien avec l’exemple questionné au départ se dissout peu à peu.

J’ai donc noté que les exemples sont, soit rares, soit peu questionnés par les co-listiers. Il arrive qu’un exemple donne naissance à des interventions en écho, mais qui ne font pas le lien avec l’exemple initial et qui, faute de questions d’information complémentaires, tombent un peu à côté : c’est le cas du dernier exemple sur l’APP en établissement où il s’agit d’APP dans un « collège qui va mal » et les réponses sont ciblées sur les dysfonctionnements institutionnels, avec forte recommandation de ne pas faire d’APP dans de tels cas. C’est le cas, donc, de l’exemple que j’ai donné et j’ai senti que les réponses ne prenaient pas en compte vraiment ce que je disais, que mon récit devait être ambigu et qu’il aurait fallu le préciser (ce dont j’ai pris l’initiative).

Hypothèses sur ce que j’ai cru remarquer :

Dans un échange, via le net, on se sent à la fois présent et caché. Il est intéressant de reprendre ce qu’a dit B. sur la « présence » :

« Il n’y a pas la présence au sens où je ne « vois » pas les personnes ; il n’y a pas la présence au sens du « feeling » : parfois certains écrits font « tilt » : je m’y retrouve, je sens une certaine sensibilité proche de la mienne, dans d’autres au contraire je sens une grande différence que soit je rejette soit je prends en compte comme une interpellation. Il n’y a pas de présence au sens de la parole : c’est écrit, c’est pensé, c’est réfléchi… qu’y a-t-il entre les lignes ? des personnes sans doute. Il n’y a pas de présence au sens de la continuité et synchronisation temporelle des échanges. »

Les autres sont à la fois repérés et vite oubliés, car on est saisi par l’effet « coq à l’âne » des échanges : cela est riche car des ouvertures inattendues se font, mais c’est aussi superficiel car, une fois lancé sur un nouveau sujet on oublie le point de départ et par exemple la demande de la personne.

Comme les autres sont à distance, un peu virtualisés par le mode d’échange, on peut oublier ou ne pas tenir compte de ce qu’ils ont dit.

Le responsable de la liste a tenté de réduire cet effet « éparpillement » en nous proposant de constituer un glossaire et des objets pour les messages. Il faudrait avoir la même vigilance en ce qui concerne le suivi des exemples posés.

Je trouve ainsi que les exemples précis, ou les paroles singulières, sont assez rares ; il me semble qu’il est fructueux de dire « je » et d’énoncer des petits bouts de « vie » professionnelles, des ressentis. Cela permet à certains d’entrer dans le débat par un bout plus simple, moins impressionnant que le discours théorique ou formaliste. Je trouve passionnant ces moments où les deux se croisent : paroles particulière, personnelles et élaboration plus théorique.

Pourquoi cela n’est pas très développé ?

Je pense (c’est bien d’un avis qu’il s’agit, non d’une interprétation définitive !) que de telles interventions sont implicantes, qu’elles mettent un peu à nu nos pratiques et que nous les tenons en retrait pour cela. Nous pouvons aussi avoir peur de ne pas être entendus, de passer pour un « amateur », d’être pris en défaut… S’agit-il de résistance ?

Il est sans doute plus facile de s’en tenir à « ce qu’on sait », d’énoncer du général – c’est la même chose en APP, où il est parfois long de permettre à quelqu’un de dire « je » et d’isoler des moments singuliers.

Travailler sur ses incertitudes, questionner les « évidences », c’est insécurisant au départ mais ouvre l’échange, autorise d’y participer même si on ne « sait » pas grand chose.

En conclusion, des propositions :

Il pourrait y avoir une sorte d’entente entre nous pour tenir ensemble les propos généraux et les exemples, pour garder ouvertes des questions posées tant qu’elles ne sont pas épuisées. On pourrait aussi poser comme règle que si quelqu’un sent qu’un point est évacué un peu vite, il relance le questionnement dessus, que ce soit le sien ou celui d’un autre.

Il me semble que c’est une application sur la liste de la règle de bienveillance !

On peut aussi songer de faire de ce défaut de « présence » un atout, un objet de travail lui-même ; je reprends ce que j’ai dit dans mon dernier message, le travail sur la liste nous place dans un lien qui est tissé d’éloignement et de méconnaissance, je disais que cette dimension existe entre des personnes en présence mais peut être ignoré.

« La liste concrétise en quelque sorte cet écart qui existe de fait, j’ai envie de dire que c’est une dimension intéressante à prendre en compte pour elle même, plus qu’un obstacle.

Quelques questions que cela peut soulever pour soi : qu’est-ce que ça me fait de livrer de ma pensée à ceux que je connais si mal ? Est-ce que je ressens un risque, lequel ? Est-ce que ça me décourage, pourquoi ? Comment je me représente un tel ou un tel, à partir de ses paroles, est-ce que je « n’exagère » pas ? Quel plaisir j’y trouve en même temps ? »

Cela permettrait aussi de développer le côté « clinique » de notre travail : avant d’élaborer des explications, de proposer des éléments théoriques, on creuse ce qui est dit, on pousse la description de ce qui s’est dit (de ce qui s’est passé pour la personne exposant), de ce qui est ressenti.

La dimension « clinique » permet un aller-retour entre pratique et interprétation théorique, elle autorise chacun davantage à intervenir à partir d’une observation de « ce qui se passe », elle garde ouverte l’incertitude.

 

Texte présenté en juin 2004 dans le cadre du 1er séminaire GFAPP