Un dispositif de co-formation à distance d'animateurs de groupes d'APP… objet de recherche ?

par Patrick Robo

L’analyse de pratiques professionnelles (A.P.P.) semble être devenue, depuis quelques années, la modalité de formation initiale et continue la plus en faveur, celle en tout cas recommandée dans les différents textes et dispositifs d’accompagnement des personnels et des réformes, en particulier de l’Éducation nationale, ce qui ne va pas sans poser la question de la formation de formateurs.

Depuis une dizaine d’année j’ai personnellement et modestement développé au sein de l’Institution éducation nationale, des actions de formation de formateurs/animateurs à l’APP en groupe par le biais d’un dispositif, le GFAPP. Je l’ai fait chaque fois que cette institution l’a autorisé, ce qui n’a pas toujours été le cas.

Dans ce laps de temps et au cours de mes activités professionnelles j’ai eu l’occasion de rencontrer nombre de formateurs/animateurs de groupes d’APP utilisant des dispositifs divers dans et hors l’Éducation nationale, en France et à l’étranger. Force a été de constater que ces professionnels, d’une part, n’avaient pour la plupart jamais suivi de formation spécifique initiale à de telles démarches, et d’autre part ne trouvaient pas des lieux de formation continue/accompagnante pour développer leur expertise ou évoquer des questions et/ou problèmes rencontrés dans le cadre de cette activité.

J’ai alors pris l’initiative, il y a deux ans, de mettre en œuvre un dispositif de mutualisation, d’accompagnement et de co-formation à distance via l’Internet pour des animateurs de groupes d’APP, novices ou experts, et ce sous forme de liste de diffusion hébergée sur le Comité Réseaux des Universités (CRU).

Ce dispositif réunit actuellement une cinquante de personnes de plusieurs pays francophones qui pour la plupart ne se sont jamais rencontrées et il contribue à une co-formation habitée par des valeurs que l’on peut qualifier de démocratiques et humanistes.

  • Je re-présenterai rapidement ce dispositif et j’en soulignerai les intérêts et limites.
  • J’évoquerai ensuite en quoi le dispositif pourrait alimenter une recherche en matière de didactique professionnelle de l’APP en groupe dans la formation de formateurs et je tenterai de repérer quelques possibles objets de recherche.
  • Je terminerai par un questionnement sur la diffusion et la mutualisation, le partage des savoirs coopérativement construits.

1. La liste de diffusion

Présentation du dispositif

Il s’agit d’une nouvelle forme de formation à l’analyse de pratiques professionnelles par échanges grâce au viatique Internet.

C’est une liste non institutionnelle de travail coopératif et de mutualisation à distance entre des professionnels formateurs qui se regroupent autour d’un objet commun correspond à un intérêt, un désir personnels et qui ne se connaissent pas pour autant.

Pour participer à cette liste il faut être en accord avec ce qui est inscrit dans sa présentation contractuelle rappelée ci-après. Celle-ci est adressée à toute personne qui demande à faire partie de la liste ; après acceptation la personne est abonnée par le responsable (propriétaire) de la liste.

Liste de mutualisation / co-formation à distance entre formateurs, animateurs de Groupes d’Analyse de Pratiques Professionnelles.

Objectifs :

Échanger, mutualiser, s’entraider sur la fonction d’animateur de Groupe d’Analyse de Pratiques Professionnelles, que l’on soit novice ou non dans cette fonction.

Règles :
–  Confidentialité (rien ne doit sortir de la liste sans l’accord préalable des auteurs concernés)
   et
   contribution à la mutualisation (participer régulièrement aux échanges en cours : questionnement, apport d’informations, de documents…)

– Les messages ne doivent arriver que sur des ordinateurs non consultables par d’autres que les colistiers.

– Tout abonné à la liste qui, contrairement au contrat initial, ne contribuerait pas aux échanges, se contentant simplement de voir et consommer, serait prévenu de son désabonnement par le responsable de la liste.

Modalités :

– Échanges libres entre colistiers

– Échanges sur un (des) thème(s) spécifique(s) de l’APP (choix d’un exposant ; neutralité ; posture de l’animateur ; l’autorisation ; disposition dans la salle ; objectifs et éthique de l’APP, etc.)

– Les échanges s’effectuent entre tous les abonnés par le truchement du tutoiement.

– Chaque abonné se présente succinctement sur la liste

Responsable de la liste : Patrick ROBO

Thèmes abordés

Ils sont nombreux et se constituent au fur et à mesure des échanges. Ils traitent de sujets variés portant sur :

  •     L’animation d’un GAPP
  •     Les compétences et postures de l’animateur
  •     La formation des animateurs de GAPP
  •     Des concepts employés : neutralité, assertivité, (contre)transfert, le cadre, etc.
  •     Différentes modalités d’APP en groupe
  •     La mise en œuvre de l’APP dans un établissement
  •     Le choix de l’exposant
  •     Les protocoles et les règles de l’APP
  •     Le contrat de départ
  •     L’écriture
  •     La déontologie de l’APP
  •     L’utilisation de la métaphore
  •     Les stratégies de démarrage
  •     Etc.

2. Intérêt et limites d’un tel dispositif de formation

Ce dispositif est formateur

Une rapide enquête auprès des colistiers fait apparaître que ce dispositif est formateur parce ce qu’il est lieu d’échanges, de ressources, de trans-formation, d’ouverture, de questionnement, de co-opération, de co-élaboration de savoirs, de mutualisation, de liberté de contribution, de fonctionnement démocratique, d’analyse…

Il est formateur car basé sur la co-réflexion ancrée sur des pratiques, cadré par un contrat et des règles de fonctionnement, régi par une déontologie de fonctionnement tacite et partagée…

Un relevé de constats faits par des colistiers permet ces affirmations.

  • « Permet des échanges de pratiques, des travaux d’analyse construits collectivement par la médiation de l’écrit
  • Offre la possibilité de mettre à disposition du groupe des documents complétant la réflexion en cours
  • Laisse le temps de la réflexion avant d’interagir dans les échanges
  • Ouvre à une rencontre de pairs et d’experts
  • Change les représentations sur l’APP en offrant des points de vues et expériences autres que les siennes
  • Est l’occasion d’envisager d’autres approches que la sienne de l’APP
  • Est lieu ressource immédiatement accessible quelque soit l’heure et très réactif
  • Met en route un questionnement très personnalisé qui pousse à toujours aller plus loin
  • L’ouverture à d’autres pratiques, du nouveau que l’on ne serait pas allé chercher seule, a priori
  • Est un moteur de réflexions en solitaire dans un groupe qui n’interrompt quand on s’exprime
  • Permet d’avoir plusieurs chantiers ouverts en même temps et de choisir son moment pour y travailler
  • Permet à chacun de gérer son temps personnel pour contribuer aux échanges
  • Permet que les thèmes soient choisis par le colistiers par rapport à leur expérience récente ou plus ancienne… et relancés par le coordonnateur
  • Autorise chacun à participer à sa façon
  • Favorise l’implication libre de chacun
  • Contribue à la construction de savoirs conceptuels et professionnels par le lire/écrire
  • Permet de mieux étayer ses pratiques
  • Offre la possibilité d’archiver les écrits et de les ré-interroger plus tard
  • Par l’hétérogénéité des statuts et des compétences des différents colistiers, et le travail de coordination, il donne à ce style de formation un vrai caractère de formation CONTINUE
  • Offre de l’extériorité qui paraît être un merveilleux outil d’éclairage
  • Permet de mettre des mots sur ses propres attitudes d’animateur/trice
  • Compense aussi le manque institutionnel (localement, peu de moment d’échanges et de formation entre animateurs)
  • Est espace de confiance et de réalité sensible, avec du « parler » vrai, de qualité aussi peut-être parce qu’aucun « enjeu de pouvoir » n’existe entre les colistiers
  • Est un espace de liberté librement consenti avec des règles souples et justes
  • Est lieu de respect très net
  • Présente un côté « help » avec des échanges d’éléments bibliographiques, des échanges d’écrits conçus ou lus, des réponses à des questions/demandes posées
  • Contribue à du (co) au développement professionnel
  • Soulève parfois des questions que l’on ne s’était même pas posées ou dont je on ne percevait même pas certaines dimensions
  • Oblige à écrire pour dire
  • Apporte un soutien : tous les participants sont en permanence « présents »
  • Concourt à ce que chacun « s’écoute » (chacun lit les autres) et dispose du temps nécessaire pour développer « publiquement » sa pensée
  • Apporte une sérénité qui permet d’aller beaucoup plus loin
  • Permet par ailleurs à des personnes de niveaux, de formations, de parcours très différents de se rencontrer sur une thématique qui tient à cœur à chacun (communauté d’intérêt)
  • Favorise la distanciation
  • Amène celui qui participe à se centrer sur un objectif ciblé, tout en respectant le contexte, plutôt qu’à survoler des généralités.
  • Permet l’élargissement du champ de référence personnel
  • Est basé sur le principe de l’implication par une participation volontaire, librement consentie et en connaissance de cause.
  • Contribue à la création d’un réseau, groupe de ressources
  • Est lieu d’accélération, de dynamique, de démultiplication au niveau de la formation, due au fait que les colistiers, justement parce qu’ils ont répondu aux critères d’adhésion à la liste, ont une convergence d’idées. Ils sont convaincus, décidés à mutualiser, n’ont pas de réticences à balayer. Par ailleurs, ce sont tous des praticiens.
  • Est lieu au niveau de la formation, où l’intérêt de chacun se confond avec l’intérêt collectif.
  • Permet une théorisation de pratiques et la co-élaboration de savoirs partagés. »

Ce dispositif est démocratique

Bien qu’impulsé par un « leader », le propriétaire de la liste, c’est à dire son créateur, celle-ci présente une dimension démocratique indéniable pour plusieurs raisons :

  • Étant un lieu de mutualisation et de co-formation il n’y a pas le supérieur, le « prof », le formateur qui sait et qui transmet du (son) savoir à ceux qui ne savent pas.
  • Il n’y a pas de hiérarchie de statuts ni de compétences entre les participants, quels que soient leur fonction professionnelle, leur niveau de pratique dans l’APP ou le type d’APP en groupe pratiqués.
  • Il n’y a pas de hiérarchie dans les contenus abordés qu’ils soient pratiques ou théoriques, pragmatiques ou objets de recherche et tous peuvent être abordés par chaque participant qui le désire.
  • Chacun peut proposer un objet de réflexion, d’échanges, de formation.
  • Chacun est libre de sa parole et peut l’exprimer quand bon lui semble, sous sa propre responsabilité.
  • Il s’appuie sur le principe d’un contrat de départ qui permet à chacun, en connaissance de cause, de demander son abonnement à la liste ; contrat qui permet aussi au responsable de la liste de désabonner tout abonné qui ne respecterait pas le contrat et les règles du fonctionnement. Principe du triptyque « Loi-Transgression-Sanction ».
  • Il fonctionne avec des règles instituées au départ et des règles de fonctionnement qui s’établissent au fur à mesure du vécu.
  • Le coordonnateur, responsable de la liste joue le rôle de garant du respect de tous et des règles adoptées.
  • Il se fonde sur une dimension humaniste au double sens de respect de chacun et de croyance dans les potentialités de tous à faire progresser la réflexion et la formation.
  • Il est basé sur le principe non pas de la consommation, de l’exploitation, mais sur ceux du don, du partage et de la coopération.
  • Il créé du lien au point qu’un premier séminaire réunit aujourd’hui environ un tiers des colistiers ici à Lyon, cela suite à une demande/proposition faite dans le cadre des échanges.
  •  …

Dire qu’il est socialisant serait présomptueux. Par contre le niveau de socialisation (à distance et sans se connaître) des colistiers contribue grandement aux avancées sur la liste. Très modestement on peut faire l’hypothèse qu’il est socialisant au niveau d’une démarche peu conventionnelle, à savoir de la co-formation à distance, en permettant à tous et à chacun de fonctionner en société « virtuelle ».

Limites de ce dispositif

Quelles sont les limites d’un tel dispositif ? Difficile de répondre… Elles pourraient être :

  • Le nombre trop important de participants ;
  • Le fait que chacun réponde systématiquement à tout et à tous ;
  • Le non respect du contrat et des règles de base ;
  • La prise de pouvoir intellectuel de certains qui voudraient poser leur savoir, leur vérité ;
  • Un trop grand déséquilibre entre certains qui s’expriment facilement sur la liste et d’autres qui s’expriment trop peu ;
  • Une limite certaine serait la présence de consommateurs/voyeurs qui se nourriraient des échanges sans jamais y contribuer.

3. Objet de recherche ?

Ce dispositif de co-formation à distance est tout « jeune » (deux ans d’existence), il est peu habituel (notamment dans sa forme et sa constance dans le travail). En ce sens il pourrait faire l’objet d’une recherche spécifique sur ce type même de dispositif (liste de diffusion) ou recherche sur cette modalité de co-formation d’animateurs d’APP. J’opterais davantage pour la deuxième.

Il conviendrait alors d’élaborer une problématique de type : Peut-on former à distance des animateurs de GAPP ?

Ensuite identifier des objets sur lesquels fonder la recherche en sachant qu’ils relèvent de l’écriture, à savoir les messages échangés (pas loin de 150 pages extraites de plus de 1000 messages échangés en deux ans). Ces objets seraient liés à la formation d’animateurs de G.APP (compétences, postures, statuts, interactions écrites à distance, accompagnement, transformation des pratiques, co-réflexivité, signification institutionnelle, impact sur la formation de formateurs, la distance et le présentiel…)

En parallèle la recherche pourrait porter sur la dimension de l’humain dans cette démarche de formation : choix de participer, niveau d’implication, travail avec des inconnus, résistances et réticences, déontologie dans les échanges, valeurs clés soubassement et piliers du dispositif…

La démarche de recherche serait très certainement axée sur les méthodes qualitatives et basée sur le « fait humain« , forte du postulat énoncé par Jean-Claude Kaufmann (in L’entretien compréhensif, Paris, Nathan université, 1996, p. 23) :

« les protagonistes ne sont pas de simples agents porteurs de structures, mais des producteurs actifs du social, donc des dépositaires d’un savoir important qu’il s’agit de saisir de l’intérieur ».

4. La diffusion / mutualisation des savoirs coopératifs

Pourquoi ne pas exporter le principe de la mutualisation et du partage des savoirs constitués au-delà de la liste elle-même ?

Cela relève d’un projet collectif en train de s’échafauder ; en voici les grandes lignes :

  • Un premier repérage des thèmes et des concepts abordés dans les échanges est en cours.
  • Des colistiers volontaires élaborent seuls ou à plusieurs une synthèse d’échanges sur un thème qu’ils choisissent parmi ceux abordés sur la liste.
  • Des colistiers rédigent des « définitions » de concepts utilisés et abordés. Chaque concept pouvant avoir des variantes dans sa clarification en fonction d’approches différentes constatées.
  • Des colistiers volontaires rédigent des témoignages de leurs pratiques (ex. le démarrage d’un GAPP ; pratique d’APP dans un établissement en difficulté ; APP avec des néo-titulaires).
  • Un inventaire descriptif de modalités d’APP en groupes sera envisagé.
  • Ce premier séminaire de la liste les 10 et 11 juin à Lyon où il est question des compétences et de la formation ainsi que de la co-formation à distance d’animateurs de GAPP débouchera sur des écrits-traces qui complèteront la récolte déjà constituée.

Tout cela devant/pouvant former la matière principale d’un ouvrage collectif qui pourrait être proposé à l’édition… ouvrage peut-être alimenté par un SALON de l’APP EN GROUPE que le premier séminaire projettera peut-être… A moins qu’à la place d’un ouvrage il soit envisagé un site internet sur ce thème ?

« Tu me dis, j’oublie. Tu m’enseignes, je me souviens. Tu m’impliques, j’apprends. »

Benjamin Franklin

 

Texte présenté en juin 2004 dans le cadre du 1er séminaire GFAPP