Heurs et malheurs de l'implicite


par Claire Beauvais

L’implicite, dans un groupe, qu’est–ce que c’est ?

Ce qui est implicite, c’est ce qui n’est pas dit ouvertement, ce qui n’est pas formulé.

C’est tout ce qui est non-dit parce que semblant aller de soi, parce que tout le monde le sait, parce qu’on n’a pas de mots pour le dire, parce qu’il y a un risque à le dire…

Ce peut être des habitudes de fonctionnement qui n’ont jamais été explicitées mais… on a toujours fait comme ça. Ce peut être des règles qui ont été explicitées précédemment, parfois plusieurs années en arrière et qui sont devenues implicites. C’est la complicité, le langage non verbal. L’implicite, c’est ce qui se construit même involontairement à mesure que le groupe se construit. Une histoire commune, des références, des allusions, des jeux de mots. C’est tout ce qui signe la connaissance et la reconnaissance. Plus les gens se connaissent, plus ils ont une histoire, plus la part d’implicite entre eux est forte.

C’est ce qui permet d’aller plus loin parce qu’on s’est apprivoisé, qu’on a moins peur de l’autre, de le blesser, d’en être blessé. Je sais que, quand Untel dit «ceci», c’est «cela» qu’il faut comprendre parce que Untel est un calme ou un impulsif ou un tendre ou un qui aime l’humour, parce que c’est lui. Pour l’animateur, l’implicite, l’arrière-plan qu’il connaît du groupe, c’est une multitude de clés de communication qui permettent, à travers un mot, une attitude corporelle, de décoder le désir, la peur, le malaise.

L’implicite implique la connaissance. Il semble possible à cause de valeurs communes que nous partageons, implicites, elles aussi. Ce qui est implicite est non défini car nous en pensons forcément la même chose et ce n’est même pas nécessaire de le définir.

Et si ce n’était pas la même chose ? S’il y avait un risque de malentendu au premier sens du terme, un risque de confusion. Et si celui qui pense ou qui ressent différemment ne trouvait pas de place pour s’opposer, pour dire sa différence. Puisque les termes ne sont pas définis, il n’a rien contre quoi s’opposer.
Dans notre groupe (groupe de circonscription d’enseignants du 1er degré), la nécessité s’est imposée à nous depuis l’origine qui remonte à six ans de rappeler explicitement les règles à chaque début de séance. Poser le cadre. Les quelques fois où les règles n’ont pas été redites, bien que tout le monde les sache et qu’implicitement, elles existent, le groupe s’est senti en insécurité.

Dans notre groupe, nous avons rencontré cette année des difficultés par rapport à cette question de l’implicite. Ces difficultés ont été de deux ordres.

Il s’est posé un problème d’images, ce que l’on sait ou croit savoir sans le formuler d’une personne, d’une école, est intervenu puissamment comme élément-écran, obturateur dans les phases de questionnement et d’hypothèses.

Lors de plusieurs analyses, les membres du groupe, ressentis comme plus anciens ou plus experts, ont été peu interrogés sur leurs pratiques pédagogiques. Il s’agit de personnes ayant eu l’occasion de décrire leur pratique et leur conception de l’enseignement en d’autres occasions (stages, animations pédagogiques). Tout s’est passé comme si ce qu’ils en laissaient voir à d’autres moments et en d’autres endroits rendait inutile de ré-interroger, de remettre en question ces pratiques à ce moment particulier qu’est l’analyse. De fait, à quelques reprises, il n’y a pas eu véritablement analyse des pratiques mais une analyse plus vague de la situation environnante.

L’analyse de pratiques est toujours vue à travers la représentation d’une pratique singulière d’une personne singulière. Interroger réellement cette pratique, c’est aussi ré-interroger l’image implicite que l’exposant donne à voir à lui-même et aux autres faute de quoi, l’analyse ne peut avoir lieu.
Dans un autre cas, une équipe d’école à laquelle appartenait l’exposant était connue pour son manque de cohésion et de travail commun. Le groupe n’a posé aucune question sur le fonctionnement de cette équipe et le soutien qu’elle avait ou non apporté dans la situation exposée. Là aussi, tout s’est passé comme s’il était évident implicitement que la question du soutien de l’équipe était sans objet. Il n’y a pas eu de remarques à ce sujet, pas de jugement, on est simplement passé à côté. L’exposant, qui ne l’avait pas fait lors de l’exposé, n’a donc pas eu l’occasion de formuler ce qui lui pouvait poser problème dans cette équipe. Lors de la phase méta, cette absence a été remarquée et certains participants ont exprimé le sentiment de ne pas savoir quelle question ils auraient pu poser, car ils pensaient avoir sur ce point, déjà, toutes les réponses.

Quel peut être le rôle de l’animateur dans ces cas ? Inciter à explorer des champs non explorés ? Et si ça ne suffit pas parce que le poids du non-dit est trop fort ? Doit-il s’autoriser à formuler ce qui est informulé voire impensé ?
Le deuxième type de difficultés rencontrées cette année a été lié aux éléments de connaissance de la situation exposée dont pouvaient disposer certains participants. Le problème ici ne tient peut-être pas tant à ce que l’on connaisse la situation comme dans un groupe d’établissement mais plutôt à ce que certains connaissent des bribes, d’autres pas et que d’autres encore soient impliqués très fortement. Mais personne et pas même l’exposant ne sait exactement qui sait quoi. De plus, cela n’est pas posé clairement puisque c’est quand l’analyse est commencée que certains «reconnaissent» la situation exposée. Il est arrivé que des participants connaissent des éléments qui semblaient contredire le récit de la situation. La règle étant de travailler sur les matériaux fournis, ils n’ont pas fait état de ce qu’ils savaient mais cela transparaissait dans leur analyse. Cela a créé un implicite fort dont l’exposant était exclu.

Ce problème, lié aux non-dits de la situation a été explicité et travaillé mais pas réellement réglé en phase 5 (phase méta) de cette séance.

Là-aussi, quel rôle pour l’animateur ? Expliciter le malaise au cours de l’analyse ou «laisser venir» en protégeant les personnes ?
L’implicite semble donc s’opposer à l’analyse. Il se passe de mots alors que l’analyse ne peut travailler que ce qui est formulé donc explicité. Il signe à la fois la cohésion du groupe et sa possible fermeture voire l’exclusion, implicite elle aussi de ceux qui ne connaissent pas les règles du jeu. Il clôt un espace où les questions sont résolues sans avoir été posées.

Il ne peut être évité car il est partie intégrante de la communication humaine.

 

Texte présenté en juin 2004 dans le cadre du 1er séminaire GFAPP