Quelques dilemmes chez l'animateur-formateur en APP


Francis Kaftel

A la suite de l’université d’automne consacrée à l’analyse de pratiques et professionnalité des enseignants d’octobre 2002, à l’initiative de Patrick Robo, est née une liste de diffusion à laquelle j’appartiens depuis le début. Les centaines d’échanges depuis dix-huit mois montrent que pour nous, animateurs-formateurs (1), l’analyse des pratiques en groupe, loin d’être un champ clos et clairement défini, continue à faire l’objet de nombreuses interrogations qui touchent autant à sa définition même qu’aux pratiques inhérentes à son déroulement.

En relisant les quelques 120 pages d’échanges, ainsi que les documents joints, j’ai pu observer qu’un certain nombre de thèmes abordés pouvait être regardé comme des dilemmes, des tensions, auxquels les participants de cette liste sont soumis lorsqu’ils prennent la responsabilité de faire faire de l’analyse de pratiques professionnelles. Mon souci, ici, n’est pas d’en expliquer le fondement ni d’identifier ce qui les alimente, mais simplement de les mettre à jour. Adhérant au principe simple que l’on ne peut analyser que ce que l’on sait repérer, il me semble qu’une mise en évidence des dilemmes constitue en soi non seulement une ressource d’informations mais aussi une base de départ, une étape possible, sur laquelle tout animateur-formateur pourrait s’appuyer pour explorer et ajuster sa pratique d’intervention.

Avant de les exposer, je tiens à préciser que ce travail n’a pas un caractère d’exhaustivité et que ses limites en sont ma propre perception des choses. Je compte sur ce séminaire et nos échanges pour l’enrichir. D’autre part, je n’ai pas cherché à puiser ailleurs que dans cette liste, en m’en tenant uniquement à la construction d’un savoir de terrain mutualisé. C’est ce qui est à l’origine de mon appartenance à cette liste et ma présence ici pendant ces deux jours. De plus, j’émets l’hypothèse que, bien que nous soyons tous différents tant du point de vue de nos itinéraires universitaires, des fondements théoriques qui nous animent, ou des personnes qui constituent nos groupes d’A.P.P…, chacun d’entre nous est susceptible de ressentir ces dilemmes à des degrés variables à un moment de sa pratique d’intervention. Enfin, l’ordre d’exposé de chaque dilemme n’indique ni un lien avec sa fréquence d’apparition sur la liste d’échanges ni une marque d’importance. Encore que, me semble-t-il, certains dilemmes que je qualifierais de haut niveau, alimentent d’autres dilemmes. Dans un effort de clarté, mais sans être véritablement convaincu de la pertinence du résultat, j’ai tenté de les relier quand cela me semblait possible

– Dilemmes liés à notre statut :

. entre se poser comme animateur ou comme formateur ;

. entre se poser comme spécialiste ou comme généraliste.

– Dilemmes liés à notre objet d’analyse

. entre se centrer sur le sujet ou la situation ;

. entre se centrer sur le sujet ou le groupe ;

. entre se centrer sur le questionnement ou sur les solutions – les pistes d’action ;

. entre se centrer sur les contenus manifestes ou ceux latents.

. entre situation factice ou réelle.

– Dilemmes liés à nos pratiques d’intervention :

– Pour faire le choix :

. entre choisir la situation ou laisser totalement le groupe décider ;

Pour traiter l’information :

. entre donner des informations ou s’abstenir ;

. entre alimenter et participer à la réflexion ou uniquement contrôler le cadre de fonctionnement ;

. entre prendre des notes ou seulement entendre ;

– Pour aller + loin :

. entre s’arrêter là où la réflexion des participants finit ou la dépasser ;

. entre clore l’exploration ou en reparler plus tard.

– Dilemme lié aux outils utilisés :

. entre rester fidèle ou s’en évader.

– Dilemme par rapport au lien théorie – pratique :

. entre s’appuyer sur la théorie ou sur son intuition.

– Dilemme lié à l’implication l’animateur :

. entre se « protéger » ou « s’exposer ».

– Dilemme lié à l’implication des participants :

. entre demander une implication visible ou invisible ;

– Dilemmes liés aux objectifs visés :

. entre transformer les regards ou donner des réponses ;

. entre développer – un savoir analyser- ou trouver des réponses ;

. entre se mobiliser pour ce qui se joue dans l’ici et le maintenant du GAPP ou pour ce qui se jouera par la suite hors du groupe ;

. entre ne mobiliser que le présent ou le relier avec d’autres séances passées ;

. entre demander pourquoi on expose ou ne rien faire ;

. entre comprendre ou aider.

La présence de ces dilemmes doit nous interpeller. Soulignent-ils un certain flottement relatif aux objectifs à rechercher par l’analyse des pratiques professionnelles ? Dans ce cas, il est important que nous continuions à chercher pour mieux les définir. Ou alors, sont-ils inhérents à notre pratique et, dans ce cas, nous devons apprendre à en évaluer l’impact sur nos façons d’être, de faire, de faire faire, afin de conserver une lucidité suffisante sur les dérives possibles auxquelles ils pourraient nous emmener. La compétence de ceux qui font faire de l’analyse de pratiques professionnelle doit passer non seulement par la connaissance des avantages et des inconvénients que chaque extrémité offre, mais, surtout, par une aptitude flexible à naviguer entre les deux.

(1) Quand je parle d’animateur-formateur, je soulève le premier dilemme sans me positionner plus d’un côté ou de l’autre.

 

Texte présenté en juin 2004 dans le cadre du 1er séminaire GFAPP